Jean-Claude Renard | Si je sors je me perds, 3

Chapeau de Pierre

Je ne me plains pas, mais ce n’est plus beaucoup comme avant. Mon carillon sonne encore trois coups. Pas pressé d’avancer. Il n’a jamais suivi les modes. Il se méfie. Il est plutôt en retard, ou à la traîne, la faute aux artères. C’est un carillon de province, il prend son temps. On a beau eu le réparer, le régler, il n’a jamais changé son caractère. Têtu ou tenace. Il freine ses aiguilles, retient les minutes, les quarts d’heure, des tours entiers, tant qu’il peut. Il a compris les choses à force de voir circuler ses aiguilles, de gauche à droite, les gens s’agiter. Et hop ! Il lâche ses quarts d’heure. Il s’emporte. C’est le temps qui fait la mode, sinon, qui aurait l’idée de porter des espadrilles en hiver ? Un après-midi, la mère de Clotilde m’a supplié de suivre son mari. Il attendait le tram plus bas dans la rue. Jalouse et bougonne pour des riens, toujours à surveiller, interdire, corriger. « Tu verras, il porte des espadrilles blanches. » Le tram est arrivé. Je suis montée. Le tram était bondé. Tous les hommes portaient des espadrilles blanches ! Il n’y avait pas encore de bus mais un tram, avec trois chevaux ou quatre et les bancs à l’arrière. On était moins pressé d’arriver aussi. Quant à la voiture, ce n’était pas la peine d’en parler. On prenait le tram, l’automobile, c’était tout juste bon à mourir étouffé dans une boîte. On n’avait pas confiance. Pas plus aujourd’hui. Je tourne autour, je regarde, je n’ai jamais réussi à trouver le moindre intérêt à une voiture et encore moins aux piétons qui restent devant et béats. Les gens aisés comme Zorro avaient un break, avec deux chevaux. Un risque sur deux d’avoir un cheval fou, une chance sur deux pour l’abattage. Le père de Clotilde en avait sa claque de l’abattoir et de sa femme. Faut dire. S’il devait rentrer à six heures, il ne fallait pas qu’il rentre à six heures cinq ! Même avec le gras-double et le feuillet. Je l’ai toujours vue chaussée des mêmes mocassins rouges sa femme. Ils étaient solides. De l’automne au printemps, elle les portait sans collant, sans bas, les pieds nus à l’intérieur, avec sur le dos un pardessus molletonné bleu, surchargé de boutons marine. Ça n’a pas duré. Il est parti. Ni une ni deux. Il s’est installé pile en face de chez nous. Avec une autre femme. Une nouvelle rencontre, une nouvelle popote. Elle ne voulait rien savoir du gras-double, elle pensait légumes, jurait gratins. Chacun chez soi et Dieu chez tous.

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Au tapis, on embauchait. Pour apprendre le métier, il fallait deux ans et travailler sur tableau. Chaque tapis portait un nom. Le tapis chinois, le Smyrne, le Marocain. Joli tapis que le chinois, fleuri avec des couleurs vives, monté sur un métier en fer. On plaçait une clef et on enroulait un fil, très fin, long, de haut en bas, puis je retirais la clef et passais la trame pour séparer les points.

C’est le piston qui fait marcher la machine !
C’est le piston qui fait tourner les wagons !

On s’encourageait en moulinant les bras, comme à l’avant d’une locomotive. C’est un métier, pas n’importe quoi. Quand je finissais un tapis, je recevais une prime. Je gagnais sept francs par semaine, payée à la tâche. Plus t’en fais, plus tu gagnes, comme les lignes d’un cahier, plus il est noir, plus ça rapporte. Jeune, on peut encore s’user. Pour dix, quinze pièces de plus. Après c’est fini, on ne profite même pas des repos et des quinze pièces.

J’ai connu Pierre un jour de débauche, à Pâques, sur la plage. Je sautais à la corde, on jouait au rondeau. On formait une ronde, main dans la main. On choisissait une fille et un garçon pour tourner autour. Le garçon vient embrasser la fille et la fille le garçon. Cristobal choisissait toujours un garçon. Ceux qui sont embrassés entrent alors dans le rondeau. Jusque-là, un jeune homme me taquinait, jolie par ci, jolie par là. Sa mère est venue à la maison. Et patati et patata. « Laissez-le tranquille mon fils ! » qu’elle avait osé ! « Si votre fils est bon garçon, ma fille est bien courageuse, et pas idiote ! » On lui en racontait pas à ma mère, elle n’avait pas sa langue dans la poche. Moi j’étais bonne en orthographe, en vocabulaire. Je faisais semblant d’ignorer les adjectifs qualificatifs. C’était pas une raison pour me marier avec n’importe qui. Un an après, autour de Pâques, Pierre m’écrivait ses intentions. Chaque année, le jour de Pâques, il me disait « c’est la Pâques aujourd’hui, c’est la Pâques ! » Mon seul jour de repos et le seul de gentillesses chez Pierre. Le reste de l’année, je prenais des kilos de sucre sur le dos. Ce qu’il avait sous la main. Ça volait. Pour un plat réchauffé, une viande mal cuite, soi-disant mal cuite. Juste bon à râler, pour les repas, pour le linge qui traînait encore, que je n’avais pas eu le temps de repasser, pour les moments où je rentrais trop tard du marché et qu’il perdait l’appétit en attendant. Il jetait l’assiette pleine, ressortait. Je ne disais rien, j’en pensais pas moins devant les tapis. À chacune son bon compte. En fin de journée, un inspecteur venait noter le nombre de rangs tissés. On comptait avec lui, dans la tête. On était réglé le soir. Fallait payer le terme et manger tous les jours, sortir un peu. On ne pouvait pas se contenter du gras-double et du feuillet. On n’était pas propriétaire, villas, maisons, pierres et briques. Il nous restait le cinéma, le Palace.

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D’entrée, des musiciens jouaient un morceau, un pianiste et un violoniste. On allait aux bancs, les bras et les jambes écartés, on se faisait plus gros qu’on était, à l’aise. C’étaient des places bon marché, moins chères qu’une chaise. J’arrivais tôt pour avoir des places aux premiers rangs. Le violoniste et le pianiste lançaient des petits airs connus. Allez hop poum poum ! Ils annonçaient le film. Charlot, des histoires de bandits, de boxeurs, de vagabonds, des nouveautés… Personne ne connaissait ça. « Attention, il est derrière toi, il va t’attraper ! Sauve-toi ! Sauve-toi !… » Le public entrait avec des cacahuètes, limonades, quand ce n’était pas de l’alcool, de la bière… Et le panier de tomates… Pas du jour les tomates et bien flétries. Les patrons du cinéma ne bronchaient pas, la place était payée… Mon père gueulait. « Musica, maestro, musica ! » Il y avait autant d’ambiance dans la salle qu’à l’écran. À la sortie, c’était pas beau à voir. Plus un banc qui tenait debout, ni une chaise. Si les films n’avaient pas plu, l’écran dégoulinait de tomates écrasées. Pendant les entractes, je buvais une limonade. J’avalais un beignet. Les artistes se suivaient, Cristobal, Pinay et bien d’autres. Un petit tour de passe-passe, une blague et une chanson de Mayol.

– Viens poupoule, viens poupoule, viens !

– Et souviens-toi que c’est comme ça que je suis devenu papa !

Cristobal passait dans les rangs, proposait une encyclopédie du rire pour quelques pièces et des milliers d’heures joyeuses. La gaieté, c’est la santé. Pour le soir, demain et toujours. Parfois, on tombait sur des clowns avec un chapeau blanc, le nez rouge et violet qui couraient long large en soufflant dans leur trompette. Ça venait toujours avant les films. On avait des projections en plein air aussi. Max Linder dans Sept Ans de malheur et une histoire de miroir brisé par ses employés de maison. De quoi perdre son travail. Un domestique s’habille alors, se coiffe, comme Max Linder. Quand le vrai Linder s’approche de la glace, le domestique se met en face de lui. Il copie les gestes, mime son patron, gesticule à l’identique pour nouer la cravate, se brosser les cheveux. Copie conforme. Mais Max Linder réalise le mauvais coup, comprend l’astuce. Pas dupe. Il fait semblant de ne pas savoir. Le lendemain matin, les employés ont changé le miroir… ou l’après-midi. Ni vu ni connu. Max Linder croit bien avoir à faire à un domestique. Il donne un coup de poing formidable à la glace. Le miroir vole en éclats. C’est Max Linder dans Sept Ans de malheur… Peut-être moins. Linder est mort après. Il n’avait pas supporté son film ou le succès de son film. Après le spectacle, après les projections, on ne craignait pas de marcher une heure. On se rappelait du coude ce qui nous avait plu. On se récitait les séquences. On répétait quatre fois chaque scène. Quand on arrivait, on en menait large. Le cinéma, ça plaisait bien. Avec Fatty, Buster Keaton, Potash et Perlmutter dans la Grande Affaire, Zorro, toujours masqué, toujours en noir sans quoi on ne le reconnaissait pas. C’était ça le drame de Zorro : se masquer pour être reconnu. Là alors, il faisait autorité. On a beau essayer de tout raconter. Quand un inspecteur comptait les rangs d’un tapis et se trompait, personne ne bronchait. Elles tombaient à l’avantage du patron, les erreurs. Comme au cinéma ou par enchantement. Tantôt Harold Lloyd, tantôt Buster Keaton. Les pires bêtises aux pires moments. Jamais de leur faute. Comme Doublepatte et Patachon. Un grand sec, maigre, moustachu et un petit joufflu les fesses dehors. Du bel effet dans l’atelier ! Au milieu des ouvrières. Des comédiens chiffonniers en loques. On entendait le ronron du projecteur, comme un petit moteur de bateau, mais ça gueulait sur l’écran, en silence. Les quatre cents coups à eux deux ! Toutes les combines y passaient. Pour manger, pour travailler, en ville, à la campagne. Un carton annonçait la couleur : « Les pauvres n’ont que trois occupations : se loger, manger et travailler. » Ils se faisaient passer pour des photographes, des marins, des gens du cirque, réparateurs ou mécaniciens. Leurs trucs ne marchaient jamais. Les patrons tournaient bourrique. Ça dégringolait et prenait l’eau de partout. Ils recommençaient. On peut pas dire qu’ils n’étaient pas braves, insistants. Ils avaient même réussi une embauche pour jouer les cow-boys. C’était les premiers westerns, le far-west, carton-pâte, à rire couché. De faux décors, on s’en rendait bien compte, des façades peintes à la main, des portes de saloon avec rien derrière ou bien des courants d’air, des églises, un Christ en papier mâché.

© Jean-Claude Renard, 2009.
La Persévérance du Crabe, 2009.


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