Cours d’édition en ligne, 2e séance | 3 mars 2014

De la ligne au reseau

Historique de l’édition en ligne.
Modification de l’organisation de la connaissance

Afin de vous donner un maximum d’outils intellectuels pour envisager votre métier d’éditeurs, nous allons survoler l’évolution de l’édition.

Cette évolution de l’imprimé met en perspective le papier (ou l’écran) et le texte (ou l’écriture). Or il avère que l’organisation de la pensée s’élabore en fonction de l’évolution des écritures, et non pas de l’évolution de l’imprimé.

Le support n’est jamais tellement éloigné de ces évolutions. Interface privilégiée, il crée une tension entre le scripteur et l’écrit. Il n’est pas dépendant des évolutions de l’écriture et de la diffusion de la connaissance. Mais pas non plus de l’organisation des connaissances.

L’interface au fil du temps se déploie. Aujourd’hui elle recouvre plusieurs notions, que nous allons voir à travers des exemples simples, liés à l’histoire de l’édition imprimée et numérique.
Enfin, ces interfaces posent des problèmes d’organisation de la connaissance, que nous allons tenter de relever afin que vous, futurs professionnels du livre, puissiez les appréhender à votre avantage.

1. Rétroplannings

1.1. édition imprimée

L’édition imprimée se déroule en 3 périodes (pour l’instant). Chaque période nouvelle ajoutant un élément supplémentaire qui participe de l’évolution du dispositif.

  • Caractères mobiles, papier chiffon (XVIe – XVIIIe)
    • De la couleur des manuscrits enluminés, on passe au N/B/rouge des volumes de Gutenberg.
    • L’impression des volumes permet une plus large diffusion des idées et des arts.
    • La lecture et l’écriture sont encore réservées à quelques élites (de plus en plus diverses).
  • Linotypes, pâte à bois, papier en bobine (XVIIIe – XXe)
    • Les volumes sont imprimés de plus en plus vite.
    • On imprime des journaux.
    • La lecture et l’écriture sont communes pour tous les Occidentaux
  • Numérique, à la demande, papier en feuille puis en bobine. (XXIe)
    On imprime de plus en plus à la demande pour les livres. On imprime de moins en moins de livres (en volumes) mais de plus en plus de titres – et de moins en moins de journaux (en volumes). Baisse de production de papier. Gestion différente des stocks de livres.
  • Impression domestique, bureautique
    • Factures
    • Archives
  • Impression professionnelle, à la demande
    • L’impression se déroule en quelques dizaines de minutes, façonnage compris.
      • Livres (Dupli-Print, Maury, etc.)
      • Journaux (Médiapart, Rue 89)
      • Factures (La Poste)

1.2. Rétroplanning édition numérique

L’édition numérique se décompose en trois périodes (pour l’instant). Chaque période nouvelle ajoutant un élément supplémentaire qui participe de l’évolution du dispositif.

  • Sans connexion, supports électroniques. (jusqu’en 1998-2000)
    • CD-rom (livres jeunesse, dictionnaires encyclopédiques dont Hachette et Microsoft, archives)
    • disquettes (livres classiques, Ilias le chateau)

rm : pas de supports papier sur ces canaux de diffusion.

  • Avec connexion réseau, supports multiples (de 1996 à 2006)
    • premiers sites web (ABU, Athéna, Gutenberg project dès 1975)
    • Impression à la demande ou POD, un type de support, plusieurs formats (00h00, 1998)
      • papier A4, noir (type photocopie) (1998)
      • papier en feuilles A3, A4, impression quadri (en fait 2 ou 3 couleurs en 2006),
    • eBook, bouquineur ou livrel : un type de support, plusieurs formats (00h00, 1998)
      • PDF structuré (1998)
    • ordinateur : plusieurs formats
      • PDF image (1996), PDF texte (1998)
      • feuille volante
      • sites HTML CSS ou feuilles de style en cascade (1996)
      • blogs (2004)
  • Avec une connexion Internet, supports multiples (depuis 2006)
    • Impression à la demande
      • les mêmes qu’avant +
      • papier en bobines (2009), impression quadri, voire 5 ou 10 couleurs (2011).
        Coût d’impression divisé par 10 à 15 (2011).
    • Livrel, liseuse
    • Tablette
    • Smartphone
    • Ordinateur

[complément du cours que je n’ai pas eu le temps de traiter la semaine précédente : Bob Stein et le commentaire dans le texte.]

2. Organisation de la pensée, une évolution ?

2.1. Constat, un support = une interface

On sait à quel point les caractères mobiles ont révolutionné le livre. Le codex manuscrit a laissé place, en moins de 50 ans, au livre imprimé. L’un était orné d’enluminures marginales, voire de vignettes colorées, quand l’autre s’est montré d’abord en une ou deux couleurs. Le support de lecture, nous allons le voir, fut aussi important pour l’évolution du livre que les techniques de transcription. L’un ne semble pas aller sans l’autre.

Le livre antérieur au début du XVIe n’est pas composé de la même façon que le livre du début du XXIe siècle. Au-delà de la question des caractères mobiles, c’est la question du support qui a permis le rapide développement de l’imprimerie : il est plus simple de multiplier les exemplaires sur du papier chiffon que sur des velins (fœtus de veau) ou des parchemins (peaux de moutons). Entre la Bible de Gutenberg à 42 lignes (entre 1452 et 1455) et les premiers livres imprimés, les moulins à papier se sont développés (Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, 1958). Si l’on fait un rapide survol, en 550 ans, le parchemin a fait place au chiffon, puis au bois (XIXe siècle), les feuilles aux bobines (XXe siècle).

Le changement de support a permis une plus grande diffusion du texte. Lettres, livres, romans, essais, mais aussi livres en noir, en couleurs, et même diffusion des livres d’artistes…

Il a aussi modifié la structure du texte. Du livre avec une table des matières, nous passons aux journaux, encyclopédies, mais aussi illustrés passant des planches collées manuellement sur des feuilles en noir (XIXe – XXe) – et je pense à l’édition des années 1980 à 2010 –aux illustrations dans le texte (beaux livres, livres de cuisine, pour enfants, manuels).

La modification du support modifie donc l’interface. Késako ?

L’interface est selon Larousse, un « plan ou surface de discontinuité formant une frontière commune à deux domaines aux propriétés différentes et unis par des rapports d’échanges et d’interaction réciproques ». Une feuille de papier, un vélin, un écran sont trois interfaces différentes entre le texte et le livre. Un logiciel forme une deuxième interface entre le texte et le livre.

2.2. Nouvelle interface, nouvelle organisation de l’écrit

L’écriture s’inscrit sur des surfaces (sable humide, argile, parchemin, papier, voire tissu, cuivre, pierre, bois, mais aussi écran – minitel, ordinateur -, écran tactile de smartphones) et en fonction d’outils (stylet, plume, pinceau de calligraphe ou de peintre (différence de tenue), pointe de graveur ou burin, clavier de machine à écrire, clavier d’ordi, clavier tactile…), autant de technologies qui relient la main au cerveau selon des procédés sans cesse renouvelées.

Les différentes techniques d’impression, de la gravure proprement dite à la photogravure venue après l’héliogravure, ont modifié la qualité de reproduction de l’image. Les photos, en couleurs, ont remplacé les gravures en noir du XIXe siècle, et les très hautes déf des images numériques sont désormais visibles à l’écran d’ordi (voire Googgle, puis le Rijksmuseum, puis d’autres musées qui développent une loupe extrêmement puissante).

Jack Goody avait pensé l’organisation de la pensée comme étant tributaire du mode d’écriture (La Raison graphique, 1986) selon des interfaces et des outils.

Première interface d’écriture : la bulle, liste de cailloux.

Deuxième interface : la tablette d’argile ; de la phrase linéaire, de la ligne, liste des biens, on passe rapidement à l’organisation des ces biens, à leur répartition parmi des personnes, nombreuses, qui amène la naissance du tableau.

Du tableau, la pensée se structure, se formalisant par le biais de règles et de formules, s’organisant en matière formelle – et l’on assiste à l’élévation de la pierre de Rosette et son texte de loi en trois langues, trois graphies (British Museum). De la ligne au tableau, du tableau à l’infrastructure grammaticale, en effet, notre pensée s’est structurée différemment, s’est formalisée, nous laissant la possibilité de réfléchir selon non plus une, mais deux dimensions, et d’envisager des transcriptions complexes ou traductions d’une langue vers l’autre. Quelle que soit la langue, quelle que soit la graphie.

Les mots n’organisent pas la pensée comme le nombre, ni le nombre comme le code, souligne Clarisse Herrenschmidt (Les Trois Écritures, 2007). Selon elle, ce n’est pas l’imprimerie qui a tant modifié le monde, mais la naissance de nouvelles écritures. Elle en dénombre 3, qui sont en fait des méta-écritures aussi bien graphiques, alphabétiques, idéogrammatiques. A l’origine de chacune d’elles, elle remarque des traits récurrents : une évolution de l’écriture jusqu’à sa juxtaposition à l’écriture en cours.

1re écriture (1re interface) : le trait, les mots, les lignes et les listes – et les 1ères légendes mythologiques sur la naissance de l’écriture.

2e écriture (2e interface) : le nombre, du système traditionnel des tableaux et des formules mathématiques jusqu’à la systémisation étalonnée des mesures (système métrique) – et le poids mythologique de la Révolution.

3e écriture (3e interface) : le code informatique dès 1935 – et le récit comme mythe de l’inventeur du code, conçu par Alan Turing. (rappel). Le lien hypertexte, le réseau Internet sont des extensions, des développements, de cette 3e écriture – comme le livre codex, l’imprimerie sont des développements de la 1re écriture.

A chaque révolution, l’écriture provoque un événement, rendu mythique par une légende concomitante, qui renouvelle l’écriture (liste, tableau, formule, code). L’écriture en cours n’est pas remplacée ; elle est complétée par cette nouvelle écriture. L’interaction qui en découle ne crée pas de conflit, les mythes ainsi créés se surajoutent aux autres, sans notion de territoire. On le voit, chez Clarisse Herrenschmidt, littérature, mythologie et évolution de l’écriture sont intimement mêlées – je vous renvoie à : La Maison des Feuilles (Danielevski, Pantheon Book, 2000, trad. française Christophe Claro, Denoël, 2002), Intrigues (Taillandier, 00h00, 2000), Là où les tigres sont chez eux (site de l’auteur conçu circa 1995, Blas de Roblès, Zulma, 2008), Apparitions inquiétantes ou Anacoluthe ou La Malédiction du Parasol (Brandenbourger et Lefevre, site de l’auteur, 00h00, 2000, Florent Massot, 2001), etc.

2.3. Plusieurs interfaces pour une même culture

Autrement dit,
– La langue permet d’organiser le monde selon un récit linéaire ou, du moins, chronologique (temps)
– Le nombre permet d’organiser la langue en tableau, en formules (Herrenschmidt précise ici la pensée de Jack Goody). Il réécrit le monde selon son système. Ou plutôt il élargit l’organisation de la pensée à une dimension supplémentaire (espace).
– Le code, à la fois chiffré et lettré qui permet à un système binaire (les bytes) de s’organiser selon un mode informatif, permet une autre dimension qui réduit considérablement l’espace et le temps.
</span

Certes l’interface modifie l’organisation de la pensée, confirme Herrenschmidt, mais l’interaction qui en découle ne crée pas de dichotomie, ni de décalage. Plutôt une ouverture à un monde plus vaste, un univers modifié. On ouvre le champ.

Il n’est plus seulement question de support comme seule interface. Il est aussi question d’interface nouvelle entre le support et l’expression de la pensée.

Cette nouvelle interface est, selon les époques, une écriture ou deux, ou trois qui se juxtaposent. Comme toute écriture, cette interface diffère des langages, et elle est commune aux différents langages du monde.

Cette interface scripturale, qui vient en surcouche en fonction de l’interface principale qu’est le support, ordonne la pensée en fonction de trois types d’écritures juxtaposés : la langue (ou la métalangue), le nombre (ou structuration du tableau en formule, que l’on peut développer à l’infini et de manière extrêmement complexe), le code informatique (qui va rendre possible la naissance du lien hypertexte).

Nombre et Code forment deux ruptures qui, pour Herrenschmidt, modifient l’organisation de la connaissance et conservent les arts de la mémoire, par le mythe constitutif de l’écriture. Ce ne sont, contrairement à ce qu’on entend habituellement à propos du numérique (ou de l’informatique), ni la naissance de l’alphabet au siècle de Périclès, ni l’imprimerie à caractères mobiles en 1452-55.

3. L’organisation des connaissances

Bachimont ne la suit qu’en partie même si, comme elle, il reprend Jack Goody. Conférence de Bruno Bachimont, Jeudi 20 janvier 2005, extraction et parenthèses : La connaissance et son organisation via ses supports d’inscription : impact du numérique et du formel (50:18).

L’organisation des connaissances diffère selon les supports d’inscription et leurs technologies, ars memoriae, constate Bruno Bachimont, comme les précédents auteurs. Autrement dit, selon l’interface.

Les supports conditionnent nos connaissances et leurs principes d’organisation (la structure de la langue en découle – la langue des signes, un type d’interface, ne peut pas se transcrire avec un alphabet, par exemple).

L’interface numérique, avec le lien hypertexte qui annihile la distance entre l’espace et le temps, modifie, sans qu’on s’en doute, nos connaissances et leurs principes d’organisation. Je m’y arrête.

3.1. Des ruptures constitutives de l’écriture

De l’écriture traditionnelle au support numérique, l’évolution se poursuit. Pour Bachimont, ce ne sont pas trois écritures qui s’agrègent, mais c’est une écriture de plus en plus formelle (ligne > tableau > formule) qui s’agrège au code informatique par le lien hypertexte. Ce qui constitue une rupture, c’est le lien hypertexte. C’est l’invention de Ted Nelson et de Tim Berners-Lee/ Robert Cailliau qui introduit une dimension supplémentaire à l’organisation de la connaissance – et aux arts de la mémoire.

L’écriture constitue une rupture dans la linéarité du langage oral. Avec le formalisme grammatical qu’induit le tableau de Goody, l’écriture se structure en langages codés selon des normes grammaticales et syntaxiques. La forme et le sens cohabitent.

Ars memoriae, ou techniques pour mieux se souvenir, l’écriture en est une. Elle forme, comme telle, le support de la mémoire, c’est une médiation. C’est un outil qui permet l’inscription de ce dont on a à se souvenir, à savoir, à connaître. C’est un support pour la connaissance, ce n’est pas la connaissance. Un livre n’est pas la connaissance, c’est la lecture qu’on en fait qui permet d’interpréter le sens du texte, qui l’inscrit dans la connaissance. Tout lecteur est interprète (moi-même, j’interprète, afin de les résumer pour ce cours, les propos de Bruno Bachimont auxquels je fais référence). Toute lecture renvoie à une interaction entre le contenu du livre et le réseau des lecteurs.

La manière dont l’inscription est matérialisée conditionne son intelligibilité.

Ce travail de délinéarisation de l’oral, du récit, est rendu possible par l’écriture. Cette infrastructure, ou structuration (comme on dit pour l’informatique) est impossible à faire selon le seul flux temporel de la parole. L’écriture est une technique d’inscription des connaissances qui implique une méthode, comme Goody l’a souligné. Elle marque une rupture constitutive dans la manière de mobiliser ses connaissances. Elle apporte une permanence spatiale, qui émancipe de l’évanescence de la parole. De la liste au tableau, ou d’une structure temporelle (le récit oral, le conte de fées, la veillée des campagnes, les reality show, les talk show, les reportages de TF1) à une logique spatiale de la langue (les tableaux, les plans, le roman, la pièce de théâtre, l’essai, la grammaire, les calculs, les reportages de la BBC, les émissions documentaires).

Curieusement cette technique des arts de la mémoire, en évoluant, provoque elle-même des connaissances nouvelles, que l’on catégorise en formes (grammaticales, logiques, formules mathématiques, etc.). Goody compte en réalité 3 catégories de mode de pensée : une culture qui se dote de l’écriture a un mode de pensée structuré par la liste (première catégorie, liste de mots et de chiffres pour les élèves) ; le tableau (deuxième catégorie, qui, après une rupture constitutive, reconfigure le sens selon la position des mots dans le tableau en plusieurs logiques combinatoires, voir les 100 000 000 000 de poèmes, de Queneau ; ou les morphologies grammaticales comme les conjugaisons ou les déclinaisons) ; la formule (troisième catégorie de l’écriture et rupture constitutive qui, contrairement à la langue, n’existe qu’écrite). Goody montre que l’écriture est un principe rationnel très fort qui se déploie en trois catégories, malgré les ruptures constitutives. Qui domine la culture de l’Occident jusqu’à présent.

Les réseaux en sont une autre. Pour Bachimont, aujourd’hui, ce sont les réseaux qui créent une quatrième catégorie de l’écriture, et une rupture constitutive. Cette rupture est liée, plutôt qu’au code et à l’informatique, au lien hypertexte (Tim Berners-Lee/Robert Cailleau, avec Ted Nelson). Qu’est-ce que ce lien htx implique ? Dès l’abord, il pose des problèmes de désorientation, comme il émerveille, selon.

Mais à l’évidence, il pose des problèmes d’infrastructure de l’écriture, de désorganisation de la pensée. Les liens hypertextes, les flux modifient en profondeur l’organisation de l’information, de la connaissance – avec les implications commerciales, sociales, éducatives, politiques que l’on sait. Les tags, les communautés, les nuages, les twitts et les photos instagram, le nombre de révolutions ces dernières années, les données « sensibles » mises au jour par Assange, les encyclopédies libres, les données ouvertes et les universités en ligne ; les formations à distance comme le télétravail, tout est transformé.

Comment régler ces problèmes posés par le numérique ? En premier lieu, afin d’éviter la désorganisation de la pensée qu’induisent les flux, nous avons besoin de normes. On s’oriente par rapport à son propre contexte, par rapport à une communauté de sens, qui nous rassemble. Le contexte peut être linguistique, culturel, social, politique, professionnel, familial : il est compris selon des règles de vie ou de grammaire (ou de maths, ou de physiques, ou naturelles), des lois – un écosystème, comme disent les biologistes et les informaticiens, des normes, comme disent les physiciens, les technocrates, et les informaticiens. Ces normes, on les construit au travers du web sémantique (ou norme W3C, fondée par Tim Berners-Lee, encore lui) en fonction d’ontologies (imposées par un groupe d’experts). Ou au travers des réseaux de diverses communautés qui créent des folksonomies, faisant émerger des normes déterminées selon l’usage.

3.2. Numérique et formalisme

Quelle influence ont les techniques? Nouveau type de support. Nos manières de penser se modifient-elles? Le numérique fait-il rupture comme l’imprimerie telle que la définit Elizabeth Eisenstein ou est-il seulement un épiphénomène ?

Le numérique commence quand il s’agit de discrétiser (prendre un contenu et le rapporter à des formules vides de sens, indépendamment de toute signification qui pourrait leur être associée) et de manipuler (fait de manipuler ces symboles selon des règles formelles et mécaniques). L’alphabet est déjà une pré-numérisation. La grammaire est une discrétisation, le numérique n’est qu’une conséquence de cette histoire et s’inscrit dans l’écriture. Ce qu’on appelle informatique est de pousser la limite sur des machines. Et la machine ordinateur, artefact qui ne comprend rien à rien, est sans doute capable de créer une rupture.

L’artefact est automatique, c’est l’informatique. Le numérique formalise de façon machinale, rend insignifiant. Indifféremment, les choses deviennent machinales pour l’esprit comme pour l’ordinateur (ex : correction d’orthographe). A l’inverse, l’ordinateur peut aussi rendre signifiant quelque chose qui n’a pas de sens, c’est la formalisation. Un langage (XML ou HTML) n’a pas de sens pour l’utilisateur lambda, mais il rend signifiant des documents en les formalisant. Or la formalisation implique des pertes.

La technique permet de poser les choses ensemble (liste), la synthèse, la synopsis, renvoient à des rapports de sens inédits (recombinaisons en tableaux, en formules). 3 principes : spatialisation (on pose ensemble des choses que l’on voit ensemble, écriture), discrétisation (fragments de es éléments en unités de sens), recombinaison (ré-assemblage des fragments, inconnue de ce qui va advenir, de ce que l’on construit). Cette technique, la manière dont elle va modifier notre comportement, est largement incalculable, et imprévisible.

Le support numérique est majeur. Pour deux raisons : 1. Le support est universel. Tout type de contenus se trouve sur support numérique (image, texte, vidéo, plan, audio). 2. Ce support est homogène. Il traite différents éléments, hétérogènes, sur le même système homogène global, unifié. Avec un même principe technique, l’ordre de formalisation. Média universel techniquement (monomédia), il devient, par ce fait même, multimédia parce qu’il confronte dans un seul support des choses qui jusque-là étaient séparées.

Ce numérique a-t-il un impact sur notre manière de penser ? Raison graphique parle de listes qui sont des automatismes créés par l’écriture pour simplifier le langage ; le langage informatique est, lui aussi, automatisable. Le tableau se modifie en réseaux. La formule se modifie en couches informatiques compilées. Comme la formule, le seul sens de la couche informatique, c’est sa forme. (Je vous invite à mémoriser les termes de ce paragraphe : ce que relève Bachimont dans ces quelques phrases est fondamental pour comprendre le web et ce qui en découle.)

Désorientation ? Utopistes et pessimistes. Avec un support numérique, disent les utopistes, on a tout. Les pessimistes disent : on a tout, mais on ne sait où le trouver. Les marqueurs de pertinence qui permettent de distinguer une information d’une autre ont disparu. L’unité numérique est factice. La description de ces infos sans marquage exige un travail de bénédictin. Ininterprétation possible, désorientation probable. Le web n’est, pour beaucoup, en 2005, qu’un aspect frontal, il est un diffuseur de la connaissance, mais les connaissances sont à vérifier auprès des supports d’informations traditionnelles (savants, écritures fixées par l’imprimerie). Or le formalisme permet à l’utilisateur de manipuler la technique lui-même. Pour cela, il faut des outils simples. Sinon, la manipulation est opaque.

En général les informaticiens créent des modèles intelligibles, logiques et fidèles à ce que fait la machine, et ces modèles servent de médiation : les modèles ainsi créés permettent de contrôler ce que fait la machine.

Exemple le web sémantique. Pour cela, le W3C souhaite enrichir la manière de manipuler un contenu. Outre les balises de forme, traditionnelles, comme les balises typos ou les balises HTML, on rajoute des balises qui disent à la machine comment traiter le contenu proposé. C’est une couche supplémentaire (XML Schémas). Le contenu du document est désormais non pas un document, mais une somme d’infos (données et métadonnées). Cette somme d’informations est reformulée comme s’il s’agissait de données – autrement dit des informations qui structurent le document en tant que tel –, et de métadonnées – informations qui disent à la machine comment structurer le document selon le support.

Dernière étape, on formate ses données et on les formalise. On oublie le doc. On lui substitue des représentations formelles de lui-même. On arraisonne le contenu du doc aux possibilités de son formalisme. Onix, par exemple, permet d’éditer des métadonnées parfaites pour un livre. C’est un standard de distribution conçu pour les livres à vendre. Il est moins aisé à utiliser pour les manuscrits à conserver (particulièrement les lettres avec scripteur et destinataire), et moins encore pour les objets d’art (qui n’ont, par définition, ni illustrateur, ni pages, mais plusieurs techniques picturales possibles comme huile sur toile, aquarelle, etc. – et je ne parle que des peintures classiques, imaginez ce que ça donne pour les assemblages surréalistes comme les boîtes de Cornell ou les poèmes objets de Breton). Le formalisme du web 3 définit l’objet présenté, ce qui permet à la machine de le reconnaître. (Une vidéo est une vidéo et reconnue comme telle, une image aussi, un texte est un pdf ou un e-pub. Par exemple : je charge une vidéo sur Youtube ou Daily Motion pour la mettre sur mon blog, je charge un livre scanné par la BnF sur Gallica et je le charge sur mon encyclopédie en ligne, je charge un pdf structuré sur ma liseuse. Malgré le déplacement du contenu, la vidéo, l’image, le texte seront reconnus dans d’autres interfaces (mon blog, mon encyclopédie en ligne, ma liseuse).

Limites. On part du doc, on formalise, on rend formel de plus en plus. Si j’ai des formules, on l’a vu, je sais faire du calcul informatique. Formuler, formaliser, informer et automatiser pour informatiser. On a tendance à informer le doc bien en amont au lieu de le rendre disponible à l’interprétation. Danger – de la surédition, par exemple – inhérent à toute technologisation. Difficulté : la technique veut souvent intégrer l’usage du dispositif, alors que tout usage est imprévu. De faire de l’utilisateur un composant du système technique au lieu de le laisser libre de faire ce que bon lui semble, de remettre lui-même en perspective le document présenté. Danger général de la technique. Le marketing l’a déjà fait au niveau de la consommation, cf Stiegler : par conséquent, au niveau social, c’est déjà fait. On retrouve la même opération avec le web sémantique. Il est pourtant nécessaire de rendre la médiation simplement descriptive du document. De rendre l’utilisateur libre de toute interprétation du document et de son usage, ex. « Ceci n’est pas une pipe », mais « le dessin d’une pipe », ou « mon instant de méditation ». Le train 6248 est : un éclair dans la nuit, le meilleur moyen de se rendre chez son fiancé, a contrario l’arrivée d’une rivale, ou bien le train de l’été lorsqu’on était enfant, que sais-je ?

Au lieu de penser la formalisation comme la médiation vers l’usage (standards ontologiques), il est bon d’avoir un usage qui repose davantage sur des paradigmes de descriptions, d’interprétation par l’utilisateur (des standards conçus selon des folksonomies). Le formalisme sert à faire des calculs complexes pour l’utilisateur – mais des calculs dont il pourra se servir. Soyons vigilants, mais soyons pratiques.


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