Centrale

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École Joliot-Curie, collège Henri-Becquerel, lycée Rabelais, dans le triangle entre Loire et Vienne qu’on appelle le Véron, chaque année, on allait en sortie. Entre centrale d’Avoine au bord de la Loire (dans le pays, on dit centrale d’Avoine, pour de vieilles histoires de clochers) et Devinière, au sud de la Vienne, à Seuilly, près Chinon.

Boule d’aluminium, piscine de refroidissement et réfrigérants emplis de champignons verdâtres et de vapeur d’eau – dans lesquels on rentrait, enfants, entraînés par l’enthousiasme convenu du prof. À la Centrale, on nous assurait sur la sécurité du lieu (pensez ! depuis 53 que c’est là !). Puis la « boule » qui devait se transformer en musée après avoir hébergé un réacteur, a soudain fermé. Les pêcheurs qui, chaque été, se retrouvaient sur le pont de Port-Boulet pour y taquiner les plus beaux brochets, ont déserté l’endroit – sous peine d’amende. On dessinait sur des feuilles imprimées de petits points réguliers, percées de trous latéraux équidistants, qu’on détachait pour faire des rubans. Parfois au verso, aussi, mais c’était moins beau sans ces effets que donnaient les premières imprimantes à aiguille.

À la Centrale, il y avait l’informatique… Des beaux tableaux, très grands, avec des lumières vertes et rouges, une moquette. C’était feutré, rassurant. On nous montrait des diapos pour nous expliquer à quel point la fission de l’atome était merveilleuse – la fée électricité, c’était la Centrale. À la piscine, dans laquelle il ne fallait pas tomber, des longues tiges épaisses comme des obus, dans l’eau bleu-vert, phosphorescente, refroidissaient toujours. Des hommes en blanc, en bleu, en vert, comme dans Objectif Lune. Mais pas de chien.

À Avoine, les dividendes versés par EDF sont tels que l’équipement sportif égale celui des grandes villes. Bibliothèque et médiatèque sont venues plus tard. En revanche, très vite, on a construit une piste cyclable pour se rendre dans l’un des dix courts de tennis, à la piscine la plus moderne d’Europe, au collège que tout le canton nous envie. Une piste cyclable alors que le village compte 3000 habitants, que personne ne passe en voiture sur cette rue parcourue par les seuls collégiens. Et un panneau lumineux informatisé qui indique, place de l’église, sous la vieille horloge et son carillon électrique : « La Ville d’Avoine vous donne l’heure, il est 12:32. » Inscriptions aux activités sportives quasi gratuites pour les habitants, totalement pour les enfants d’agents EDF. Mais payants pour ceux de Chinon (les querelles de clochers).

On nous emmenaient aussi à la Devinière. Là, on ne comprenait plus : Rabelais n’avait ni visage ni maison réelle à Chinon puisqu’on ne la visitait pas. Soudain, on ne savait rien : c’était le mystère de la création. L’écrivain médecin paillard était homme de bien, bourgeois de Chinon parti à Montpellier puis à Lyon. Le voyage, Balzac écrivain qui voyageait aussi – mais Saché était bien trop loin pour les écoles – le temps que ça prenait alors. On posait des questions : diligence ou carrosse ? Il écrivait en route ? Il y avait des brigands ? La dame, en général, acquiesçait.

Les marches étaient usées, la dame gentille. Un jour, on a retourné les marches. Quand ? Chaque année j’aimais retrouver la marche retournée – y en avait-il une ou deux ? Ça donnait de l’épaisseur au temps. L’idée que même autrefois, on réparait sa maison avec les moyens du bord. Qu’il n’y avait pas que chez nous. Peut-être bien que Rabelais maniait la truelle, que Gargantua qui lui trottait dans la tête l’aidait à retourner ses marches en moins de deux, et hop!, un coup de chaux (avec un peu de sable jaune, un peu de sable blanc). Et voilà l’affaire. Des marches comme neuves, toutes blanches comme du tuffeau sorti de la roche. Ça allait se patiner.

Oui, c’était patiné, piétiné même. En haut, ça sentait la cire, et on respectait. On n’avait pas besoin de nous rassurer à la Devinière. On sentait, « on nous fait accroire » disait mes copains, qu’il fallait tout deviner de Rabelais, et que ça viendrait quand on aurait l’âge de lire ses livres. Mais ce mystère-là, peut-être à cause du nom de la maison, on le faisait sien. On imaginait Gargantua dans telle pièce, Pantagruel dans le jardin, et les Picrocholes armés en face, dans la vallée.

J’ai su depuis qu’à la Centrale, devant les panneaux de surveillance, la nuit, beaucoup buvaient, pour tromper l’ennui – et jouaient aux cartes. Mais que faire devant des panneaux informatisés ? Surveiller quoi ? De toutes façons, si ça pête… Aujourd’hui on distribue une pilule à prendre en cas d’urgence. Les portes et fenêtres doivent être calfeutrées.

Rabelais, je l’ai lu en ligne, en surfant sur le Net, à la recherche de textes pour 00h00. Je suis tombée sur un site, Athena, de Pierre Perroud. Sur des textes, de François Rabelais, le Tiers livre, le Quart livre, Gargantua, Pantagruel, Pantagrueline prognostication, en .txt. Un travail de titan. L’orthographe conservée. J’ai lu en ligne. Puis on a choisi l’édition GF (parce qu’entre-temps JPA avait passé des accords avec Bibliopolis), qu’on a corrigée, à notre tour. Alors forcément c’était moins bien que l’édition de François Bon. Mais les droits, n’est-ce pas ?

Depuis, tous les matins j’allume mon ordi pour y lire ou y ajouter des textes. Avant, à jeun, j’ai pris un cachet qui remplace ma tyrrhoïde. Ma mère aussi. Ma fille aussi. Dans la région, les médecins doivent signaler le nombre de patients qui souffrent de thyrroïdites. Un rapport avec l’uranium enrichi ? Faudrait voir. Mais à Avoine, à Chinon, dans le Véron, personne ne décompte les lecteurs de Rabelais. Ni prof, ni bibliothécaires, ni libraires. Une chose est sûre : Rabelais était médecin. Il n’a jamais rendu personne malade. On aurait pu nous prévenir tout de même, quand on était gosses. Qu’on lise plus.

Constance Krebs, 22 mars 08


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