Cours d’édition numérique | 1

1re séance. Historique de l’édition en ligne.
Modification de l’organisation de la connaissance.

1. Historique
L’histoire de l’édition en ligne se place dans une histoire de l’organisation de la pensée, qui s’élabore en fonction de l’évolution des écritures.
Le support n’est jamais tellement éloigné de ces évolutions. Interface privilégiée, il crée une tension entre le scripteur et l’écrit. Il n’est pas dépendant des évolutions de l’écriture et de la diffusion de la connaissance. Mais pas non plus de l’organisation de cette connaissance.
L’interface au fil du temps se déploie. Aujourd’hui elle recouvre plusieurs notions, que nous allons voir à travers des exemples simples, liés à l’histoire de l’édition imprimée et numérique.
Enfin, ces interfaces posent des problèmes d’organisation de la connaissance, que nous allons tenter de relever afin que vous, futurs professionnels du livre, puissiez les appréhender à votre avantage.

1.1. Constat.
Le support de lecture, nous allons le voir, fut aussi important pour l’évolution du livre que les techniques de transcription. L’un ne semble pas aller sans l’autre.
Le livre du début du XVIe n’est pas composé de la même façon que le livre du début du XXIe siècle. En six cents ans, le parchemin a fait place au chiffon, puis au bois, les feuilles aux bobines.

Le changement de support a permis une plus grande diffusion du texte. Lettres, livres, romans, essais. Il a aussi modifié la structure du texte. Journaux, encyclopédies, mais aussi – et je pense à l’édition des années 1980 à 2010 – livres de cuisine, pour enfants, manuels.

La modification du support modifie l’interface. L’interface est selon Larousse, un « plan ou surface de discontinuité formant une frontière commune à deux domaines aux propriétés différentes et unis par des rapports d’échanges et d’interaction réciproques ».

L’organisation des connaissances diffère selon les supports d’inscription et leurs technologies, constate, entre autres, Bruno Bachimont. Autrement dit, selon l’interface. Les supports conditionnent nos connaissances et leurs principes d’organisation. L’interface numérique, avec le lien hypertexte qui annihile la distance entre l’espace et le temps, modifie, sans qu’on s’en doute, nos connaissances et leurs principes d’organisation. Je m’y arrête.

Évolution de l’écriture
Jack Goody avait déjà pensé l’organisation de la pensée comme étant tributaire du mode d’écriture (La Raison graphique). Première interface d’écriture : la bulle, liste de cailloux. Deuxième : la tablette d’argile ; de la liste des biens, on passe rapidement à l’organisation des ces biens, à leur répartition parmi des personnes, qui amène la naissance du tableau. Du tableau, la pensée se structure, et l’on assiste à l’élévation de la pierre de Rosette et son texte de loi en trois langues. De la liste au tableau, en effet, notre pensée s’est structurée différemment, nous laissant la possibilité de réfléchir selon non plus une, mais deux dimensions.

Les mots n’organisent pas la pensée comme le nombre, ni le nombre comme le code, souligne Clarisse Herrenschmidt.
Le nombre permet d’organiser la langue en tableau, en formules (Herrenschmidt précise ici la pensée de Jack Goody). Il réécrit le monde selon son système. Ou plutôt il élargit l’organisation de la pensée à une dimension supplémentaire.
Le code, à la fois chiffré et lettré qui permet à un système composé de 0 et de 1 de s’organiser selon un mode informatif, permet une autre dimension qui réduit considérablement l’espace et le temps.

Certes l’interface modifie l’organisation de la pensée, confirme Herrenschmidt, mais à chaque révolution, elle provoque un événement, rendu mythique par une légende concomittante, qui renouvelle l’écriture. Il n’est plus seulement question de support comme seule interface.
Il est question d’interface nouvelle entre le support et l’expression de la pensée. Cette nouvelle interface, selon les époques, est une écriture différente des langages, et commune aux différents langages du monde. Clarisse Herrenschmidt en dénombre, je le rappelle, trois : la langue, le nombre et le code.

À l’origine de chacune d’elles, elle remarque des traits récurrents : une évolution de l’écriture jusqu’à sa juxtaposition à l’écriture en cours.

1re écriture : le trait, les mots, les listes et les tableaux, et les 1res légendes mythologiques sur la naissance de l’écriture.
2e écriture : le nombre, du système traditionnel au système métrique et le poids mythologique de la Révolution.
3e écriture et le récit comme mythe de l’inventeur du code, Alan Turing.

L’écriture en cours n’est pas remplacée, elle est complétée par cette nouvelle écriture. L’interaction entre elles ne crée pars de dichotomie, de conflit. Mais une ouverture à un monde plus vaste, un univers modifié.

L’écriture et les supports
De l’écriture traditionnelle au support numérique, l’évolution se poursuit. Je préfère suivre Bachimont plutôt qu’Herrenschmidt quand il dit : ce n’est pas l’informatique qui constitue une rupture, mais le lien hypertexte. C’est plutôt l’invention de Ted Nelson qui introduit une dimension supplémentaire à l’organisation de la connaissance – et aux arts de la mémoire. Au même titre que l’imprimerie, dit Bachimont.

Avec le code, une 3e dimension intervient, le lien hypertexte. Il peut dès l’abord, poser des problèmes de désorientation. On passe, disent Bachimont et beaucoup de détracteurs, plus de temps à régler les problèmes d’organisation induits par le numérique que l’on profite de l’émerveillement qu’il procure.
Donc, il n’envisage pas la publication des mêmes livres. Tout comme l’écriture a permis de passer de la liste au tableau puis à la formule (dit Goody), instaurant ainsi une 2e écriture, dit Herrenschmidt (celle du nombre), l’informatique a permis l’émergence du lien hypertexte. 3e écriture, elle permettra sans doute, comme les deux autres, une évolution de la pensée. Nous verrons pourquoi.

2. Évolution des livres
Déjà nous observons qu’une partie des livres s’est déplacée sur le support électronique. Dictionnaires, encyclopédies, journaux, voire articles scientifiques, tout ce qui relève de l’information et de la connaissance se diffuse en ligne.

Rétroplanning, édition imprimée.
L’édition imprimée se déroule en trois périodes (pour l’instant), la première période au plomb et au papier chiffon, la deuxième période, plomb toujours et pâte à bois mécanique, enfin la troisième, offset et pâte à bois mécanique. Chaque période nouvelle ajoutant un élément supplémentaire qui participe de l’évolution du dispositif.

Caractères mobiles, papier chiffon (XVIe – XVIIIe)
De la couleur des manuscrits enluminés, on passe au N/B/rouge des volumes de Gutenberg.
L’impression des volumes permet une plus large diffusion des idées et des arts.
La lecture et l’écriture sont encore réservées à quelques élites (de plus en plus diverses).

Linotypes, pête à bois, papier en bobine (XVIIIe – XXe)
Les volumes sont imprimés de plus en plus vite.
On imprime des journaux.
La lecture et l’écriture sont communes pour tous les Occidentaux

Numérique, à la demande, papier en feuille puis en bobine. (XXIe)
On imprime de plus en plus à la demande pour les livres.
On imprime de moins en moins de livres (en volumes) mais de plus en plus de titres – et de moins en moins de journaux (en volumes). Baisse de production de papier. Gestion des stocks de livres.

Impression domestique, bureautique
Factures
Archives

Impression professionnelle, à la demande
L’impression se déroule en quelques dizaines de minutes, façonnage compris.

Livres (Dupli-Print, Maury, etc.)
Journaux (Médiapart, Rue 89)
Factures (La Poste)

Rétroplanning édition numérique
L’édition numérique se décompose en trois périodes (pour l’instant). Chaque période nouvelle ajoutant un élément supplémentaire qui participe de l’évolution du dispositif.

Sans connexion réseau, avec supports électroniques. (jusqu’en 1998-2000)
CD-rom
livres pour la jeunesse, Le livre de Lulu
archives, Le Monde
dictionnaires encyclopédiques, Hachette
disquettes
livres classiques, Ilias le chateau
premiers sites web : ABU, Athéna, Gutenberg project,
Remarque : pas de supports papier sur ces canaux de diffusion

Avec connexion réseau, supports multiples (de 1996 à 2006)
Impression à la demande ou POD, un type de support, plusieurs formats
papier A4, noir (type photocopie) (1998)
papier en feuilles A3, A4, impression quadri (en fait 2 ou 3 couleurs) (2006)

eBook, bouquineur, liseuse ou livrel : un type de support, plusieurs formats
PDF structuré (1998)

ordinateur : plusieurs formats
PDF image (1996), PDF texte (1998)
feuille volante
sites (1996)
blogs (2005)

Avec une connexion Internet, supports multiples (depuis 2006)
Impression à la demande : les mêmes qu’avant + papier en bobines (2010), impression quadri, voire 5 couleurs. Coût d’impression divisé par 10 à 15.
Livrel ou liseuse : ePub, PDF
Tablette : ePub, blogs, agrégateurs de flux, réseaux sociaux
Smartphone : ePub, blogs, agrégateurs de flux, réseaux sociaux
Ordinateur : ePub, PDF, blogs, agrégateurs de flux, réseaux sociaux.

Les différents supports sont montrés aux étudiants. La semaine prochaine, on insistera davantage sur l’organisation des connaissances.


About this entry