Qualité des lectures, une interface auteur-lecteur

Mise en perspective de la valeur du texte par rapport à la valeur du support. Le numérique peut-il donner de la valeur à l’auteur? Intervention du 6 mai 2010 à Orléans, à l’invitation du CRL Livre au Centre. Relecture-réécriture de l’intervention du 30 avril 2010 au colloque de Sens public – INHA sur le numérique éditorial et sa gouvernance. Ces présentations sont orales, en voici donc les grandes lignes.

Je voudrais vous raconter une histoire. En prologue. Ce que fut pour moi, la découverte de Faulkner, à Rome. Villa Médicis, hiver 1984-1985 avec la famille. Dernières vacances d’enfants avec leur parent — les avant-dernières avaient lieu dix ans avant, sous la tente. Un ami, sculpteur, nous avait prêté sa chambre, une loggia avec fenêtre qui surplombait la ville, tandis qu’il campait dans son atelier. Au pied du lit, un pléiade, laissé là et dont j’ai lu des passages, le soir, dans l’effarement et l’avidité.

La beauté sans apprêt, la grogne, le côté infréquentable, la violence tendue : Faulkner, c’était Rome, telle que nous la faisait découvrir notre ami. Allers et retours entre la lecture de Sanctuaire, du Bruit et la Fureur, de Tandis que j’agonise et les rues de la ville. Déambulations interminables dans les rues sombres et froides jusqu’à une église, un palace, un bloc de marbre – et c’est Michel Ange, qu’il faut découvrir à l’aveugle. Le choc de ce corps froid. Il neige, il est en marbre. Choc de lecture lié à Rome et à la Villa, contraste du texte, des petites rues sombres dans cet hiver blanc, avec les fontaines et les statues, contrastes dans le jardin aux allées sombres qui débouchaient sur des marbres clair, les pins parasols qui s’élevaient à contre-jour dans le ciel pur. Le berger qui traverse la Via Appia avec ses moutons au coucher du soleil, ignorant les tombeaux. La crasse et la beauté, l’une faisant ressortir l’autre en apothéose. La pauvreté et sa dureté plus forte encore parce que mêlée à tant de faste. Faulkner devenait cristallin, comme l’albâtre. Il sonnait dur, éclairé par une lumière crue. En mineur, avec une espèce de basse continue au présent qui le maintenait dans le majeur pour ne pas s’écraser de douleur. Dans le froid de l’hiver, à lire, on a chaud. On tient, on y va, on continue. Et il est 2, 3 heures du matin. Tout dort. À 7 heures, le soleil éclaire la ville en contrebas, la lumière n’est plus la même : celle-ci brille. Avec faste, en plus.

Depuis, n’ai jamais pu relire Faulkner sans être tordue de douleur, et happée. Faulkner reste Rome, et Rome c’est Faulkner. Je ne prétends pas partager ça avec grand-monde. Lecture très subjective, faussée par l’âge, le lieu, la saison, le moment. Dans mon carnet de cet hiver-là, un croquis d’après la photo qui ornait la couverture du livre. Rien de Rome à proprement parlé. Pour moi, peu de livres ont autant de valeur que celui-ci, à cause de la lecture que j’en ai faite. Je ne l’ai jamais acheté ni possédé. Je ne sais même pas à qui il appartient, n’ayant jamais parlé de cette lecture avec Frédéric Bleuet, qui nous recevait.

Ce livre n’a donc pas valeur marchande, mais il détient une forte valeur symbolique, liée au moment (les vacances, ultimes, de l’enfance l’année du bac), le lieu (Rome, la villa Médicis, cette vue extraordinaire qu’on avait depuis la chambre sur la ville), la personne qui nous recevait (un colosse d’argile), les balades infinies dans la nuit avant le dîner. Une lecture biaisée.

Depuis cette date, le livre a pris d’autres sens. Il se transforme. Il devient livrel, tablette, site ou blog. Il mue, mais demeure. Certains s’interrogent sur son avenir. D’autres n’en doutent pas, et foncent.
On a senti longtemps des mécanismes de peur, des jeux de pouvoirs afin de sauvegarder un métier. On a senti que d’aucuns s’accrochaient à des certitudes, tandis que d’autres, ceux qui avancent, tentaient de définir le livre, l’auteur, le lecteur.

Le temps passe, on parle de prix unique, de taxe réduite, de communautés de lecteurs. Le SNE fait enfin confiance à quelqu’une qui sait de quoi le livrel est fait et comment on peut en faire un marché. Sans fantasme. Dans le calme, l’information, les rencontres et les formations.

On a défini le livre, (Bon, Pierrot, Sarzana), mais une question demeure cependant. Quelle valeur a le livre? symbolique? marchande? Comment définit-on la valeur d’un livre selon qu’on est éditeur, libraire, auteur ou lecteur? Quelles sont les différentes valeurs du livre?

1. valeur symbolique du texte
– Valeur symbolique des grands textes : ce n’est pas la colle qui fait le collage, disait Max Ernst. Ce n’est pas la longueur du texte qui fait sa qualité. Mais son écriture, et son appréciation – je n’ose pas dire ici qualification par les pairs – des professionnels puis du public.
– Temps de la lecture d’un texte : la définition de François Bon, Et si le livre, c’est le temps qu’on met à le lire ?

2. valeur marchande du texte
– Histoire, les Droits d’auteur du XVIIe au XXIe siècles
– Constat : la valeur marchande du texte varie aujourd’hui de 2 à 14%
nombre d’auteurs qui vivent de leurs oeuvres vs nombre de personnes qui vivent de l’industrie de l’édition. Comparer avec économie du cinéma, ou d’un supermarché. Un supermarché, en périphérie de grande ville, a le même chiffre d’affaires que l’industrie de l’édition. On peut dès lors imaginer le chiffre d’affaires d’un auteur. Rappel : un auteur est un travailleur indépendant libéral, qu’il le veuille ou non.
– Valeur marchande d’un texte en ligne, html = 0.
– Du don que l’auteur concède au lecteur. Du contre-don en commentaires, échanges directs entre auteur et ses lecteurs. Création d’une communauté, fructueuse comme une rémunération. Mais pas suffisante.
– Sentiment du lecteur : quel est-il?
– Quelles sont les valeurs de l’auteur ?

un coup au cœur en  découvert mon cher grand Racine affublé d’une étiquette rouge 2,90 €, petit prix, et mon entretien rebaptisé interview (interview ! chez Racine !) François Taillandier, blog de LH, « S’essprimer avec hhhîndîgnation », le 20 avril 2010

3. valeur marchande du livre
– Valeur marchande varie selon qualité du support imprimé.
– Cartonnage vs livre de proche vs édition parascolaire vs pdf vs epub.
– Écart des variations, l’interface et le support
– Détail des coûts de fabrications, selon qualité du papier, selon qualité du format numérique
– Détail du prix conféré à la distribution – diffusion pyramidale du siècle passé vs diff-dist en réseau du XXIe siècle.
– Détail du prix concédé à l’auteur. De 10 à 30 % du prix HT. Pour une augmentation des droits d’auteur.

4. valeur marchande de l’auteur
– La rémunération de l’auteur est-elle liée à la qualité symbolique du texte?
– Quelques chiffres prouvent que non (les listes de best-sellers de LH et les premières phrases des livres en question en disent long sur leurs qualités littéraires)
– Comment calculer la valeur marchande d’un texte? d’un auteur?
– Le nombre de ses lecteurs est calculé, mais calcule-t-on la qualité des lecteurs? Leur s avis, commentaires? Et la qualité des lectures ?
– Les communautés de lecteurs pour donner une valeur qualitative aux auteurs et à leurs textes.

5. valeur symbolique de l’auteur
– Auteur est hors la loi, dit Foucault. Il quitte le système établi (dans un système sacré, il devient profane, dans un système capitaliste, il devient maudit ou il rentre dans les arcanes du parisianisme journalisme, édition). C’est une idée reçue que pointe ici Foucault
– Idée reçue ambiguë : prestige de l’artiste, comme de l’auteur, vision démiurgique qu’a la société face à un créateur.
– Légitimité de l’auteur
– Auteur dans la loi, contrefaçon, mythe et réalité. Peu de contrefacteurs. Une offre légale attractive évite la contrefaçon.

6. qu’est-ce qui donne de la valeur à un texte ?
– En premier lieu, son écriture. Sa langue. Singulière, personnelle, forte. C’est là tout son attrait, au sens plein, qui attire, qui aimante, et qui tire vers le haut, qui encourage les relectures, les autres lectures, voire l’écriture – combien d’écrivains ne lisent-ils pas ? n’ont-ils jamais lu ? très peu. Le livre est un support qui est conscient du substrat qu’il suscite. Ce substrat, cette matière, c’est l’interface qui le lui donne. Idem pour la lecture qu’on en fait. Faulkner lu à Rome n’est pas Faulkner lu en classe, qui n’est pas non plus Faulkner lu à la plage. Quelle que soit la valeur du texte. La lecture des livres de F.Y. Jeannet, livres substrats s’il en est, devient elle aussi un substrat, une matière qui donne corps au livre.
– Lieux de lecture : sous la lampe.
– Lieux de lecture : des cabinets de lecture aux bibliothèques, des librairies aux lectures publiques. La biblio ou la librairie comme 3e lieu de vie.
– « Et si le lieu, c’était le livre? » se demande Bob Stein. Bob Stein, qui pense que les commentaires des lecteurs vont de plus en plus interfacer, comme dit Isabelle Aveline, avec le livre qu’ils lisent, hic et nunc.

Si la valeur du texte est renforcée par les lectures qu’on en fait, qu’on exprime, qu’on ajoute à celle déjà faite, alors un texte en ligne ne peut pas avoir moins de valeur qu’un texte imprimé. Ce sont désormais aussi les lecteurs qui donnent de la valeur à un texte. Grâce aux réseaux de lecteurs qu’ils développent par leurs commentaires.

Comment faire en sorte que le livre fasse coïncider la valeur littéraire avec la valeur pécuniaire ? Eh bien, simplement, en constatant ce qui advient. Parmi les bons ou grands lecteurs, combien écrivent ? Bon nombre se retrouvent sur des communautés de lecteurs. Alors pourquoi ne pas prendre en compte non exactement la quantité des lecteurs, mais leur qualité. L’acuité de leur lecture.

Et calculer le prix de son livre en fonction des commentaires qu’il suscite, du temps passé à écrire à son sujet. Encore une question d’interface. Et de substrat.

© Constance Krebs, 25 avril – 18 juin 2010.


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