Écrire en corps | Arnaud Maïsetti

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à partir (mais pas seulement) de l’article de Hubert Guillaud et des commentaires qu’il a suscités : l’écriture manuscrite est-elle une chose ancienne ? (l’occasion de saluer le déménagement de la Feuille sur une nouvelle plate-forme, celle du Monde)

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Sur la table : une feuille de papier matérialise le territoire possible. On se saisit d’un stylo, on trace des courbes qui finissent bien, quelque part, par former des phrases : aller, peut-être, quelque part ; jusqu’en bas de la page, pourquoi pas ? Et on la retournerait bien sûr, s’il n’y avait pas cette douleur dans le poignet : et, plus redoutable, cette envie de lire. On relit, et soit qu’on reconnaisse trop bien ce qui s’est écrit, comme face au miroir ce reflet qui interrompt le geste quand il se fait (et c’est la honte du corps), soit qu’on se tienne comme devant ces visages croisés dans les rêves (sans identité, sans présence, sans nom même, mais si précisément et absolument reconnus) : comment continuer. On laisse la feuille de papier — et par hasard, on la retrouve un jour de plus grand calme. Le sens ne nous engage plus, il appartient à quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre. Mais les lettres tracées, qui crient dans la déformation, qui s’engendrent l’une dans l’autre avec la plus pénible maladresse, qui ne sont jamais semblables l’une à l’autre : autoportraits de soi en effort de s’y projeter. Comment finissent-elle par se laisser lire ?

C’est la trace du corps : on peut refaire le trajet de la douleur par telle déformation, par telle exagération, et la vitesse de l’idée, on pourrait la mesurer exactement selon le tracé plus raide de telle lettre, on pourrait tenir le compte des temps de passage, démasquer les facilités et les passages arrachées de plus haute lutte rien qu’à se placer devant la forme des lettres, et sans même lire le texte — rien de plus simple.

Le texte trahit, bien sûr : mais, mieux, le texte écrit à la main parle, pour le corps. Contre lui, peut-être. Pire, il témoigne de ce qui a produit le texte en le recouvrant de toutes sortes de scories, de mauvaises habitudes qui ne lui appartiennent pas, mais qui s’attachent à lui, en dépit du bon sens, du juste sens. Je pense à ce que dit Michaux, qui raconte comment, s’étant retrouvé le bras droit dans le plâtre, il se mit à écrire avec le bras gauche — l’apprentissage de l’écriture, comme geste (le bras gauche ne savait pas écrire), ce qu’il lui a coûté et apporté, et le poids du bras lourd de cette habitude attribuée à l’autre bras. La connaissance du geste, oui, pour former la lettre, mais l’impossibilité de rejoindre ce geste-là : et les lettres formées dans la maladresse, qui en est l’auteur ?

Cela fait bien longtemps maintenant que je n’écris plus à la main — et que l’écriture, quelle que soit, courrier privé, travail de recherche, écriture de fond, tenu d’un journal, notes sur des films, des livres, etc., est tout entière livrée à l’ordinateur, à la saisie sur écran, mise en page presque automatique. En fait, je n’ai jamais écrit vraiment en dehors de cela. Vers vingt ans, premier ordinateur portable, et découverte de la ville, de Paris, et en retour, l’écrire. Avant, c’était des textes courts et sans suite, raturés sur des feuilles que j’ai perdues. (Il y a un grand cahier, un seul, soixante pages notées à l’écriture fine, encre rouge, début de récit rédigé d’un trait, avec notes sur les pages de fin : volé avec le sac, aux Halles, l’été 2002.)

L’écriture à la main s’attache pour moi dès lors aux travaux scolaires, souvenirs des compositions de khâgne ou d’agrégation, grandes copies de concours qui prennent la place de la table et qu’on rédigeait sans presque relire, écriture laborieuse sur petits carreaux, calculée au millimètre.

Je tiens exception de quelques lettres, des plus précieuses, que j’ai envoyées sur papier, à l’encre noire — et dont je ne garde pas trace bien sûr, nulle copie, et qui valent pour moi tout ce que j’aurais pu écrire.

Si ce qui passe dans l’écriture numérique, via écran, diffère de l’écriture papier, c’est pour moi un changement dans le corps lui même : qu’on saisisse le texte sur une tablette finie de lettre, impulsion verticale des doigts, et non lancer du poignet horizontalement sur la feuille, frappe, et non déliée de la main, et séparation physique, spatiale de l’endroit où le texte se saisit et le lieu où il apparaît — tout change d’axe.

Cela fait quelque temps maintenant que je ne regarde plus mes doigts frapper. Mais dans la distanciation, c’est toute une objectivation qui se fait et qui touche au plus près à la fabrication d’un texte. Il se constitue dans un espace différent où il est tracé : il s’affiche en dehors même du lieu où il naît physiquement. Séparation qui le distend : et comment l’écriture est immédiatement sa lecture. Alors, le risque, c’est de voir comme le texte est propre d’emblée, comme il s’établit avec soin, ligne ajustée, justifié, interligne régulier. Le risque, c’est de le considérer comme acquis, alors que tout commence, bien sûr. Il m’est arrivé (mais rarement) de rédiger dans des carnets, et lorsqu’il m’a fallu le ressaisir sur l’écran, impression de le réécrire ; impossible de ne pas le modifier, rythme et syntaxe, tout prenait la forme de ce mouvement nouveau qui redistribuait les cartes du texte. Aujourd’hui, j’ai toujours dans le sac de ces carnets noirs, formats livres, sur lesquels je note à la volée, dans le métro ou ailleurs, phrases et idées qui m’échapperaient sinon. C’est entre deux numéros de téléphone, des références de livre et des croquis de rue ; ces phrases ne sont pas de nature différentes — il s’agit de se repérer dans la circulation des choses.

Que mon site s’appelle carnets tient aussi de cela : la notation marginale qui tient de part en part de travail en cours, en totalité. Sur l’écran, il n’y aurait pas d’un côté des notes supports, et de l’autre, l’usage de ces notes : toute horizontalité traversée, le texte est à lui-même sa propre fin et le moyen qui permet d’en écrire un autre — qui n’en est que la suite, la poursuite théâtrale. Si le geste de la saisie sur écran change la nature du texte, c’est aussi parce qu’il permet une prise de plain-pied sur ces circulations, qu’il joue à petite échelle le fonctionnement d’un site, peut-être. Il y en a beaucoup pour regretter la fin des manuscrits : celle des ratures et des ajouts sur pages cornées (la critique génétique à peine née restera inconsolable) — au mieux, seront conservés les états successifs d’un texte (avec corrections mineures à la main) : et alors ?

L’écran est en même temps la table de travail, l’objet, et l’outil qui le manipule : ce qu’on malaxe, c’est autant la mise en page que la syntaxe elle-même. Et au risque d’un établissement trop net du texte qui pourrait nous le faire croire achevé, ce qu’on affronte, c’est l’enjeu même de la fabrication de la phrase en même temps que l’élaboration pas à pas des moyens qui la fabriquent. Le rythme d’un texte composé sous word (ou pages pour moi depuis un an) lui est propre en ce qu’il mêle directement, et sous le même geste, écriture et réécriture, sur le même support. Il existe des manuscrits annotés sur le support même du premier jet : mais précisément, l’annotation est d’une autre nature, possède une secondarité immédiatement perceptible.

Bien sûr, on me dira que tels pratiquent l’écriture numérique comme un support qui ne modifie pas les habitudes manuscrites : avec notations de couleurs, corrections sur les différents documents (parfois à la main après impression), et ouvertures d’un fichier à chaque nouvelle version. Au contraire, faire le choix de l’écran, accepter le parti pris de l’écran nous impose de travailler, je crois, l’écran tel qu’en lui-même. Je ne sais pas s’il s’agit d’une régression (et à quel titre), ou d’un progrès (mais selon quel critère ?) — cependant, si l’on devait apprendre d’un tel geste de saisie, c’est dans tous ses aspects. Et là encore, il serait illusoire de penser qu’on assiste à une révolution de l’écrit : plutôt à un moment (qui sera sans doute dépassé) de concentration extrême de l’écrit, de l’écriture et de ses supports — d’une facilité dans la fabrication (et la gestion) d’un document écrit qui permet en retour et tout naturellement une extrême complexité dans le jeu mécanique entre surgissement de l’écriture et configuration textuelle.

On a d’ailleurs noté un certain appauvrissement syntaxique juste après la seconde guerre mondiale : la machine à écrire portable apparaît juste avant le début du conflit (et notamment la fameuse « Hermes Baby »), et les grands reporters de guerre avait diffusé sa modalité d’écriture — saisie rapide, corrections délicates et laborieuses qu’on négligeait, l’écriture était rapide, nerveuse, dense, pratiquement pas reprise. Mais, passé ce moment, et quand on prend le temps de s’approprier la machine, immédiatement après, les années cinquante renouvelait de fond à comble l’art du récit (questionnait profondément sa possibilité). Les catastrophes de la guerre, les ruptures épistémologiques des années trente-quarante ont leur rôle, bien sûr, et sans doute l’abîme auprès duquel on était passé permet de comprendre d’où cette réflexion a pu naître. Mais on ne pense pas assez à la place qu’a joué la machine à écrire, peut-être : dans la distance permise du corps et de l’écrit, dans la médiation mécanique de la projection, il y aurait là matière à prendre pour point d’appui le questionnement de ce qui travaille l’écriture, et non plus envisager celle-ci comme donnée a priori.

Avec l’ordinateur, on accentue sans doute encore plus ce mouvement — pas révolution, mais concentration à la puissance de ce geste-là : et comment il affecte en retour la position du corps par rapport à l’écrit, et celle du texte en regard de ce qui le produit. Et la plaque où s’écrit le texte devient le lieu où s’organise le bruit du monde en retour : même lieu du document où prennent place courrier, informations, flux, et flux encore qui joue en circulation sur le même espace.

L’écriture à la main porte trace du corps, dans ce qu’il l’entrave (j’ai noté : vitesse, ralentissement, effort et douleur dont témoigne la forme des lettres). L’écriture sur écran en effaçant cela, témoigne du corps dans le travail permanent qu’il engage avec une forme constamment œuvrée : un texte mis en page ne diffère pas (ou presque pas) d’un texte en cours : c’est que tout est sur la table de travail (ou d’opération ?), tout le temps. Et si l’on est nombreux, je pense, à passer d’abord par un texte le moins mis en état, simple note jetée sur l’ordinateur, il y a une objectivité d’emblée qui le fait apparaître comme tel, établi, pour le moins. Ensuite, quand on le reprend la première fois, ou qu’on le prolonge, c’est le choix des polices (neuve, à chaque fois : chaque texte en réclame une différente, pour ce document rédigé sous Pages — palatino, corps 12), des marges, et de tout ce qui commence à lui donner forme. Quand on écrira, ensuite, c’est de poursuivre : poursuivre cette forme première, essayer de lui trouver une destination, une place dans le réel.

Cette question, alors : qu’est-ce qui traverse le corps quand on écrit ? c’est justement de ne pas éprouver d’étapes qui, de l’idée au mot, puis de sa pensée à sa formulation, entraverait le geste, qu’on écrit ; et c’est précisément parce que de l’esprit à la main, il y a comme un continuum, une déflagration qui jamais ne se segmente, dans laquelle l’écriture trouve sa justesse, sa place propre dans le chaos, dans le tempo qu’elle mesure. Alors, ce geste, quel est-il — et dans quelle verticalité plongée, pour quel horizon recherché ? Le sens de ce geste : où le trouver ? On échouerait sans doute à retracer la généalogie du mot (on aura beau faire appel aux sciences, à la neurologie par exemple, on ne retrouvera que des impulsions électriques, rien d’autre : rien qui informe sur le geste, d’où il part, et vers où il va).

C’est qu’il faudrait prendre plutôt le parti du corps, non de son fonctionnement seul, mais de son rapport à ce mouvement d’extériorité qui fait expulsion. On nous apprend que c’est de là que provient l’origine du mot expression — comme on tort la matière pour en extirper ce qu’il renferme. L’expression du corps et de l’esprit traversé l’un par l’autre, ce serait cela, qu’on nomme écriture.

Sur la page — plus que de la simple expression seulement, plus que la mise au clair de l’esprit par les mots, le corps dompté de ses secousses, et le monde rendu à sa visibilité : plus que cela, oui. On en a fini avec ces croyances. Longtemps, la clarté était gage d’écriture, de véritable écriture. Ce qu’il fallait, c’était d’exprimer clairement — de rendre claire l’expression d’idées complexes, d’émotions ravalées ; obscurité de passions polies jusqu’à la lumière. C’est qu’on supposait l’antériorité de l’idée sur le mot.

Dans le basculement qui est le nôtre, il n’est plus question de succession. L’écriture n’a plus à traduire, mais à exposer le corps, à s’exposer — « si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue. »(Arthur Rimbaud, « Lettre à Paul Demeny »).
 On a de compte à rendre avec aucun procès-verbal de l’esprit sur le corps. On ne témoignera pas. On déplie sans fard une autre possibilité de son corps, une de ses propriétés (Michaux, Mes Propriétés). Un autre organe de soi-même, à l’extérieur de la peau.

Alors, du geste d’écrire : dire que c’est se prolonger, c’est croître, s’augmenter — et on retrouverait là, le vieux mot d’auctor : non plus, comme on l’a cru pendant longtemps, le garant (et de quoi au juste ? du sens ?) mais celui qui augmente, plus que le sens, plus que sa demeure, mais qui s’augmente dans le monde, qui occupe l’espace d’un territoire qui d’abord ne lui appartient pas, et qu’il arpente pour l’inventer.

Arnaud Maïsetti, 17 février – 4 mars 2010


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