Entretien avec François Nawrocki, chargé de mission

Pour les images et la promenade, voir Quelques caractères de le rue de Verneuil et alentour, de Dominique Hasselman, dans Remue.net.

Cet entretien est le 3e de la série d’entretiens que j’ai eu avec quelques personnes depuis longtemps engagées dans l’édition numérique. Qu’elles soient ici remerciées de l’autorisation de mise en ligne de ces textes. Tous les entretiens ici publiés sont liés au rapport Livrel.

François Nawrocki, Centre National du Livre, 7 mai 2009
Né en 1977, François Nawrocki est archiviste paléographe (École nationale des chartes, 2002), conservateur des bibliothèques (ENSSIB, 2004) et historien seiziémiste, titulaire d’un doctorat de l’université Paris IV – La Sorbonne (2009). Après une première affectation à la Direction du livre et de la lecture du Ministère de la culture, il entre en septembre 2008 au Centre national du livre en tant que chargé de mission à l’économie numérique du livre. À ce titre, il intervient principalement dans les champs de la numérisation des livres et des revues, de l’édition numérique, hybride et multimédia, de l’Internet et des webservices. Il est également chargé de cours à l’École des bibliothécaires documentalistes, à l’Institut catholique de Paris.

1. Comment l’institution que vous représentez appréhende-t-elle les réflexions numériques qui touchent les professions du livre, et du texte, aujourd’hui ?
Le CNL a pour mission d’aider la création d’œuvres de qualité et les conditions de leur accès au public. Il accorde des bourses et des subventions aux auteurs, aux éditeurs, aux libraires et aux bibliothèques. Par exemple, le CNL subventionne des projets de publication de monographies, des projets d’intra- ou d’extraduction, aide le fonctionnement de revues. Dans l’univers numérique, le CNL a d’abord accompagné, de 2004 à 2006, la création de sites internet d’éditeurs, puis depuis 2005, la numérisation rétrospective des revues et la création de revues en ligne. Enfin, une commission politique numérique a été créée en 2007 pour aider, dans le cadre de l’expérimentation Gallica, la numérisation rétrospective des livres de langue française, avec un volet patrimonial, assuré par la BnF, et un volet « œuvres sous droits » auquel sont éligibles les éditeurs (19 000 ouvrages aidés entre janvier 2008 et avril 2009). Marginalement, des agrégateurs numériques ou « e-distributeurs » (Numilog, ePagine, CAIRN, etc.) sont également aidés pour leur participation à la diffusion des œuvres sur les réseaux numériques et dans Gallica.

Cependant, malgré ces progrès, nous devons encore faire évoluer les cadres de notre action, trop centrés sur l’économie réelle, pour les adapter à l’économie immatérielle et aux réseaux numériques. Une réflexion d’ensemble, voulue par notre président Benoît Yvert, doit permettre de moderniser nos dispositifs et d’élargir notre champ d’action numérique. C’est en partie pour cela que j’ai été recruté en septembre dernier. Cependant, une telle révolution ne pourra se faire sans une large concertation. Les premières propositions que nous avons faites au cabinet de la Ministre [de la Culture, Christine Albanel] ont été plutôt bien accueillies, mais ce n’est qu’une première étape. Il aussi passer par des procédures administratives un peu longues et, bien sûr, ce que nous pourrons faire sera limité par le budget dont nous disposerons.

Il y a des évolutions naturelles, comme la possibilité de prendre en considération certaines formes de publications numériques dans le CV des auteurs demandant une bourse, ou encore, pour un projet de publication, de compter l’édition et la publication numérique d’une œuvre, simultanée ou consécutive à la sortie papier, dans le champ des dépenses éligibles. Nous voudrions aussi réinvestir les réseaux numériques en favorisant la réalisation de sites web 2.0 et d’outils ouverts, améliorant le contexte de la diffusion et de la valorisation des œuvres par ces réseaux, à différents niveaux (information, promotion, médiation, prescription). En particulier, nous tenons à soutenir l’effort de mise en réseau des libraires indépendants, car nous sommes convaincus que leur rôle de sélection et de mise en avant de certains titres est indispensable à la vitalité et à la diversité des publications, sur l’Internet comme dans les quartiers. Tout cela est à préciser, notamment en fonction des moyens dont nous disposerons. Je me garderai donc d’être plus précis pour le moment. Nous avons aussi d’autres idées, d’autres envies, mais peut-être moins prioritaires.


2. À travers les soutiens à la distribution électronique que vous offrez aux éditeurs, à travers le soutien que vous leur offrez également pour la numérisation de leur fonds, est-ce que vous suggérez d’utiliser tel ou tel standard de structuration de fichier, tel ou tel format de mise en page ?

La commission politique numérique a un rôle plus politique que technique. Elle est essentiellement composée de personnalités très haut placées dans le monde de l’édition ou dans l’organigramme de la BnF, mais aussi de personnalités qualifiées comme Bruno Patino. Cette commission laisse beaucoup de libertés aux éditeurs dans leurs projets numériques, car les temps sont encore à l’expérimentation. Cependant, il s’agit d’investissements pour partie privés, et pour partie publics à travers le CNL. Nous n’avons pas le droit d’encourager les éditeurs à investir à fonds perdus dans une numérisation sans lendemain, qui demanderait à être refaite à un stade ultérieur. C’est pourquoi le CNL a décidé d’imposer, comme condition d’éligibilité à l’aide, que parmi l’ensemble des formats de diffusion envisagés par l’éditeur, il y ait au moins soit une numérisation « statique » en PDF (avec indexation intégrale du texte), soit une numérisation « dynamique » dans un format XML (par exemple le format ePub de l’IDPF). Ce sont les formats les plus interopérables et les plus portables aujourd’hui. Une numérisation XML, en particulier, va vraiment permettre de réexploiter un texte sur la longue durée, avec toutes les possibilités de modifications, d’enrichissements, de conversions vers divers formats papier ou numériques, actuels et à venir. C’est pour cela que depuis l’automne 2008, le CNL a relevé son taux de subvention à 66% pour les projets de numérisation XML (souvent plus coûteux), contre 50% pour les autres projets (PDF).

3. Que concernent les bourses de numérisation ?

Ces subventions s’appliquent aux frais directs de numérisation de livres papier (de stockage, acheminement, prise de vues, traitement des lignes, des marges, des contrastes, reconnaissance optique de caractères, ressaisies ou corrections, structuration et balisage, insertion des images etc.) ou de conversion depuis un fichier de PAO ou un PDF imprimeur. La création ou l’extraction des métadonnées en format ONIX entre également dans le champ. Indirectement, une aide peut être accordée pour la création d’une DTD XML « maison », pour les coûts techniques de protection des données (DRM) ou de marquage des droits (watermarking). Pour les petites et moyennes maisons d’éditions, le CNL peut aussi aider à hauteur de 25% les frais de recherche des droits et de renégociation des contrats.

4. Quels sont les besoins pour le développement de l’économie numérique ?
Au CNL comme dans le monde de l’édition en général, il faut développer la formation continue et acquérir de nouvelles compétences, notamment à la publication web et à la structuration XML. Mais le vivier de formateurs est étroit. Il y a aussi un besoin d’évolution des outils d’édition, notamment en logiciels libres. De petites maisons d’édition peuvent parfois expérimenter avec audace et réussir très vite la transition numérique, grâce à leur légèreté structurelle, là où les grands groupes manœuvrent sur un temps long : cependant, ces derniers joueront un rôle moteur dans la structuration de l’univers numérique, notamment des canaux de distribution. À mon avis, là est la première condition du développement de l’économie numérique, et le remède à la dispersion de l’offre.

Deuxièmement, il faut instaurer une confiance dans l’économie numérique. C’est un point essentiel. L’acheteur de livres numériques doit pouvoir agréger et gérer sa bibliothèque personnelle et surtout, lire ses fichiers dans de bonnes conditions sur tous ses supports de lecture, de l’écran au téléphone portable en passant par la liseuse. Il faut donc d’un côté, des formats interopérables, et de l’autre, des matériels et des logiciels adaptés et performants. Car XML c’est bien, mais cela ne suffit pas. Si la police choisie ne peut être affichée, si les caractères spéciaux sont maltraités par le moteur de rendu, si le texte n’est pas justifié, si les illustrations ne sont pas bien intégrées à l’écran de la liseuse, rien ne va plus. Les éditeurs devront être en mesure de faire distribuer des fichiers optimaux pour les supports de lecture de l’acheteur. Des batteries de tests seront probablement nécessaires. C’est un nouveau type de prestation, indispensable dans une démarche qualité. Les distributeurs numériques auront aussi la responsabilité de garantir que les fichiers sont adaptés aux besoins du clients, car cette fonction se situe au moment de l’exemplarisation, donc en général au moment où le distributeur délivre un fichier au détaillant (libraire) pour son client.

Un autre point sensible, pour l’instauration de cette économie de confiance, est celui de la protection des droits. Avec les accords de l’Élysée (à la suite du rapport Olivennes), les autres filières culturelles ont renoncé aux DRM qui verrouillent l’œuvre et limitent considérablement ses usages. Le livre n’était pas dans les accords Olivennes, mais il est bien sûr concerné par le projet de loi Création et Internet qui définira un cadre pour protéger les œuvres de l’esprit et lutter contre le piratage. En contrepartie, il faudra que les professionnels du livre développent une offre légale suffisante et attractive, ce qui, à mon avis, suppose qu’ils fassent confiance à leur clients et renoncent aux DRM trop verrouillés. Pour la plupart des lecteurs, un fichier texte que l’on ne peut pas imprimer, que l’on ne peut pas annoter, que l’on ne peut pas prêter, que l’on ne peut pas copier d’un support à l’autre, ou avec des limitations qui menacent la pérennité des bibliothèques virtuelles légalement acquises (vu l’obsolescence rapide des ordinateurs personnels et la fragilité des disques durs), sont autant de contraintes insupportables qui peuvent faire préférer une offre illégale gratuite et souple d’utilisation. Si l’on y pense, les DRM imposent souvent des reculs importants par rapport à l’économie papier, où un même livre circule largement dans un cercle privé, alors que le numérique est justement sensé soulager des contraintes matérielles. Si l’on bride des fonctionnalités numériques naturelles, certains clients jugeront qu’on leur a vendu un produit déficient. Ces sujets sont très polémiques. Il n’est pas facile à un éditeur de franchir le pas, à cause de la crainte du piratage, mais aussi parce qu’un éditeur doit assurer à ses auteurs la protection de leurs intérêts. Les solutions de watermarking (tatouage numérique rémanent), plus pédagogiques et dissuasifs que réellement dérangeants, sont une bonne piste. Après, la loi doit permettre de traquer les principales sources d’évasion illégale des œuvres sous droits sur les réseaux peer-to-peer ou autres.

Troisièmement, tout le monde cherche le bon modèle économique. Quel est le juste prix d’un livre numérique, sachant qu’il a un coût de production comparable à un livre papier, mais probablement un coût moindre de diffusion (et avec quels intermédiaires) ? Comme dans toute économie, la fixation du prix ne pourra pas faire abstraction la valeur que le client accorde au produit. Or, nous avons probablement un problème de perception de la valeur du produit numérique, comme dans la musique ou le cinéma d’ailleurs, à cause de la dématérialisation. Le jour où le livre numérique fera la preuve d’une véritable plus-value par rapport au livre papier, ou en tout cas d’une utilité spécifique, alors le public cessera peut-être de le voir comme un ersatz de publication. Cela ne veut pas dire qu’il sera dans tous les cas possible de le vendre aussi cher, voir plus cher, que sous une forme papier. L’abaissement du taux de TVA (il est à 19,6%, contre 5,5% pour le livre papier) fait partie de l’équation du problème : le conseil des ministres européens des finances a peut-être ouvert une opportunité le 10 mars dernier, mais la piste est à confirmer (la formulation « le livre sous toutes formes de supports » étant pour le moins ambiguë).

La question de la fixation du prix, voire des conditions permettant d’imposer un prix unique du livre à tous les détaillants, dans l’esprit de la loi Lang de 1981, est essentielle pour permettre une diversité des canaux de promotion et de vente du livre sur Internet. Personnellement, je ne crois pas à une extension de la loi Lang au livre numérique, mais plutôt à une loi spécifique, qui de toute façon ne permettrait pas de régler les problèmes de concurrence extra-territoriale, cruciaux, comme vous pouvez l’imaginer, pour la distribution de biens immatériels. La piste du contrat de mandat, suggérée par le rapport Patino, est actuellement à l’étude.

Je pense aussi que nous avons aujourd’hui besoin, pour avancer, d’une connaissance plus solide de l’état de l’art technique et économique. Le Ministère de la culture (DEPS) va lancer une étude internationale sur les modèles économiques du livre numérique, avec en particulier une analyse des marchés asiatiques. De même, il nous faut mieux appréhender les publics du livre numérique, présents et à venir : comprendre comment ils conçoivent le livre sur les réseaux numériques, notamment en mobilité, et identifier les freins ou les facteurs de développement de cette économie dans différents segments du marché. À cette fin, le CNL s’apprête à lancer une étude (quantitative et qualitative) qui se durera probablement jusqu’au début de l’année 2010. Les conclusions seront publiques, bien entendu. Si cela vous intéresse, nous pourrons croiser nos résultats et nos analyses.

5. Bien volontiers. Les résultats de notre étude seront d’ailleurs à votre disposition. Si nous ouvrons une espèce de laboratoire du texte, que ce texte soit une œuvre hybride, multimédia, qu’en pensez-vous ?
Ce serait probablement une bonne initiative, venant à point nommé. Le livre numérique n’a pas vocation à rester enclos dans les formes héritées du papier, encore moins d’en être une simple transposition. Toutes sortes d’enrichissements sont possibles, non seulement en guise d’illustration, mais aussi au stade de la création : parcours de lectures, recompositions aléatoires ou interventions du lecteur, peuvent faire du livre numérique une « œuvre ouverte », pleine de vitalité et de virtualités. Des associations comme Inventaire/Invention (qui vient malheureusement de disparaître) jouent un rôle admirable, mais elles sont trop peu nombreuses, et trop peu soutenues.

C’est un champ que le CNL, établissement national, pourrait difficilement investir à court terme. Nous n’aidons pas d’ateliers ou de manifestations multimédia, mais nous aidons des œuvres multimédia individuelles dans le cadre de projets de publication où l’objet livre reste un élément important. Nous contribuons aussi au dispositif d’aide à la création artistique multimédia (DiCréAM), piloté par le CNC [centre national du cinéma]. Ces dossiers restent très marginaux dans notre action.

L’échelon régional pourrait être pertinent, en suscitant des collaborations locales, notamment avec les écoles et les bibliothèques, mais aussi avec des industriels. Les arts numériques sont en plein essor, et je regrette souvent que l’écrit n’y soit pas plus présent.

Un autre avantage d’un laboratoire du texte, en région Ile-de-France ou ailleurs, serait d’aider à définir le livre numérique en tant que tel. Nous aurons besoin d’une telle définition (notamment s’il faut un jour légiférer), et je ne crois pas qu’elle soit impossible à rédiger. Il faut juste s’accorder sur ce qu’elle comprend, et sur ce qu’elle exclut ; sur ce qui est un livre, et ce qui est un produit dérivé, ou tout autre objet exploitant du texte représenté.

6. J’aimerais savoir ce qui vous émerveille dans les bouleversements que nous vivons.
Ce qui m’étonne le plus et qui ne cesse de m’étonner – mais ce n’est pas de l’émerveillement – est la ténacité d’une certaine défiance de professionnels du livre vis-à-vis du numérique. Le numérique est une chance de toucher de nouveaux publics, d’élargir une diffusion en faisant abstraction de contrainte matérielles (je pense en particulier aux revues savantes). Mais le numérique est surtout une nécessité qui s’impose à tous. Aujourd’hui, la majorité des usages de recherche d’information passe par l’Internet, qui est aussi devenu le premier média de divertissement. Comment ignorer la nécessité de porter les contenus culturels, et notamment le livre, sur ces réseaux ? Le livre peut-il rester absent des mobiles à tout faire, connectés et multimédias, qui envahissent de plus en plus de poches, et bientôt de cartables ?
Alors je suis toujours étonné, lorsque je constate que le numérique déclenche encore des vents de panique et d’hostilité. Les débats sur ce sujet sont souvent tendus, voire houleux. Cela n’est pas normal. Il n’y a pas de raison de paniquer aujourd’hui, où le numérique ne représente que quelques dizaines de pour cent du chiffre d’affaire d’une édition qui, globalement, se porte bien. S’il est une urgence, c’est d’inventer, d’expérimenter, de tenter diverses solutions, et surtout, de se préparer à la transition numérique en développant une offre de qualité dans des formats ouverts et évolutifs. Nous avons peut-être encore deux ans pour donner au paysage des contours plus précis. Cela commencera probablement par la distribution et de la diffusion, permettant aux libraires de trouver leur place. La vivacité de la culture est à ce prix. C’est cela qui est en jeu dans les bouleversements que nous vivons.

Liens
Le Centre national du livre conduit la politique du Livre du ministère de la Culture. Son président est aussi le Directeur du Livre et de la Lecture, mais son poste non reconduit, est désormais vacant et la DLL supprimée.
Sa mission consiste à encourager les auteurs, éditeurs, bibliothécaires à la création et à la diffusion de livres. Tout en s’adaptant aux nouveaux usages.


About this entry