Une définition du livre

En écho à ce qu’écrit François Bon qui relaie la définition d’Alain Pierrot et de Jean Sarzana, livre_numerique, publié par Livres-Hebdo vendredi dernier, et qui y répond, ma pierre au moulin.

Un extrait de ce que j’ai écrit dans le rapport après avoir lu cette définition et celle que donnait François le 6 août, mais qui peut être augmenté de vos réactions et commentaires. Qui, de mon côté, depuis, s’est développé vers une amorce de réflexion autour du texte, et du livre, l’un et l’autre n’ayant pas les mêmes valeurs. Ce qui repose la définition du livre en d’autres termes sur lesquels je reviendrai.

Extraits
Mais d’abord, qu’est-ce que lire?
La définition de la lecture est infinie : « …qu’elle soit populaire ou érudite, ou lettrée, la lecture est toujours production de sens. […] Lire, c’est donc constituer et non pas reconstituer un sens. […] Le lecteur, dans ce rapport au texte, se définit par une physiologie, une histoire et une bibliothèque. » (Jean-Marie Goulemot, « De la lecture comme production de sens », in Pratiques de la lecture, dir. Roger Chartier, coll. Petite Bibliothèque Payot, Payot et Rivages, 2003, p. 120-121.) Elle est multiple, en fonction des lecteurs et de ce qu’ils vivent. Vivante, elle ne peut donc pas se cantonner un seul accès, on l’a vu, ni non plus en un seul support, on va le voir, ni en un seul lieu. À moins que l’implication des libraires, des éditeurs et des bibliothécaires s’établissent dans la cité d’aujourd’hui, qui se trouve aussi bien en ligne qu’en ville. Il y a urgence et intérêt, un fort enjeu à développer des supports de lecture ouvert, des lieux de lecture ouverts et une implication du libraire et du bibliothécaire dans la cité numérique. Car la lecture s’autorise des couches successives de supports (en ligne, sur tablettes, sur papier) et des retours du lecteur sur ses lectures. En ligne, elle est rarement frivole. (…)

En effet si, de manière générale, les grands lecteurs lisent moins de livres que leurs parents, et plus que leurs enfants, c’est sans doute que l’offre culturelle s’est diversifiée (bien que ceux qui vont au théâtre, au concert, au musée et au cinéma sont aussi ceux qui lisent le plus), mais surtout, peut-être, que l’ensemble de l’offre éditoriale ne s’est pas encore adaptée à son époque. Peu d’éditeurs, depuis les débuts de 00h00, ont passé tout à fait le seuil de la publication numérique ou en ligne.

Malgré cela, la lecture se trouve aussi numérisée, sans hiérarchie ni académisme hérités des classiques. L’époque est technophile, bruyante et nous renvoie à nos solitudes. Seules la vidéo et la musique répondent à ce besoin, parmi les arts existants. En ce qui concerne la vidéo, sous la
forme du cinéma et de la télévision pour les plus vieux d’entre nous, sous la forme de jeux pour les plus jeunes. Bob Stein l’a bien compris quand il observe la puissance narrative des jeux vidéos, quand il applique à l’édition numérique de Macbeth, dans les marginaliae de chaque scène lisible à l’écran, des extraits de films de Kurosawa, Polanski et Welles. « L’acte de lire, pour moi, ne se résume pas au fait d’ausculter un écran ou une page imprimée pour en retirer des informations. Le lecteur est aussi une personne. Par conséquent, dans un sens plus général, lire est fondamental pour comprendre ce que signifie être citoyen. Il m’est donc difficile de définir ce qu’est un lecteur, mais je dirais qu’il est ce qu’il fait, il est tout ce qu’il intègre et ce qu’il retient de ce qui l’entoure. Le langage du corps se lit, également. » (Bob Stein, conférence du 2 juin 2009 au Motif. ”For me reading is not defined as looking at a screen or a page and taking information off of it. To me the word reader is also synonymous with person. Reading in it’s broad sense is so fundamental to what it means to be a citizen of modern culture. That’s why I hesitated to define what a reader is. It’s what we do. It’s how we absorb everything around us. When you read body language, you’re reading.” traduction française d’Alain Monrigal.) Ce que confirme Alberto Manguel quand il précise la tâche des lecteurs : « Les lecteurs de livres […] développent ou concentrent une fonction qui nous est commune à tous. Lire des lettres sur une page n’est qu’un de ces nombreux atours. […] le danseur qui lit les indications du chorégraphe, et le public qui lit les gestes du danseur sur la scène […] – tous partagent avec le lecteur de livres l’art de déchiffrer et de traduire des signes. » (Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, A history of Reading, trad. Christine Le Boeuf, Actes Sud, 1998, rééd. coll. Babel, 2008, p. 22.)

Ce que note Bob Stein, c’est que la vidéo est un support de lecture envisageable, et comme tel exploitable – sinon pourquoi mettre en regard de chaque scène de Macbeth, trois films correspondants ? Regarder un film est aussi une lecture. On y voit des corps en mouvement, on y lit
une narration – comme un sourd lit sur les lèvres ou sur les gestes de son interlocuteur. Notre époque permet la vidéo dans le texte : mettons-la en regard. Chartier remarque d’ailleurs, à propos de l’histoire de la « mise en texte » qu’il détache de la « mise en livre », que la typographie, autrement dit l’organisation des blancs sur une page, la séparation des scènes, que le format, le passage de l’in-4° à l’in-8°, les mentions de personnages et les didascalies ont modifié la réception des pièces de théâtre entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. « Une nouvelle lisibilité était créée, par le format plus aisément portable, par la typographie qui restituait dans le livre la durée et le mouvement de la dramaturgie elle-même, rompant ainsi avec les conventions anciennes qui imprimaient les pièces sans tenir aucun compte de leur théâtralité. » (Roger Chartier « Du livre au lire », in Pratiques de la lecture, dir. Roger Chartier, coll. Petite Bibliothèque Payot, Payot et Rivages, 2003, p. 105.) C’est d’ailleurs à partir de cette époque, vers 1750 et jusqu’en 1850 « que se répand un rapport désinvolte à l’imprimé, qui passe d’un texte à l’autre, qui ne porte plus respect vis-à-vis des objets imprimés, froissés, abandonnés, jetés. Plus superficiel, ce nouveau style de lecture traduit un moindre investissement dans le livre, et sans doute une moindre efficace des textes autrefois maîtres de vie ». (ibid., p. 92) Les journaux sont nés, et avec eux, une forme de lecture fragmentée. A-t-il fallu, comme le préconise Pierre Assouline dans son article à propos de la lecture à l’écran, « réapprendre à lire » ? (Pierre Assouline, « Le Double Tempo de la lecture », Le Monde 2, n° 290, 5 septembre 2009, p. 10 : « Il va nous falloir (ré)apprendre à lire tous autant que nous sommes. […] Imperceptiblement, nous nous acheminons vers une lecture à deux vitesses qui obéit à deux rythmes différents. La première consiste à tenir un bloc de papier, un écran d’ordinateur ou un reader entre les mains, à s’engager dans une lecture en continu de textes longs et ininterrompus et à s’immerger en profondeur dans ce tête-à-tête pour lequel le temps ne compte guère. La seconde place le lecteur face à un bloc de papier, un écran d’ordinateur ou de téléphone protable, et lui propose de lire en discontinu un très grand nombre de choses de manière fragmentaire et rapide, entrecoupée d’images, dans une perspective infinie favorisée par l’hypertexte. Ces deux types de lecture ne sont pas exclusifs mais complémentaires. […] C’est aussi dans la présentation des choses, mise en page qui ne s’avoue pas toujours mise en scène, que se dessinera une ligne de partage ; sur la Toile, les agrégateurs de nouvelles ont pris une telle importance que nombre d’entre nous sont exclusivement informés par des bribes diffusées sans contexte ni hiérarchie quand ce n’est pas sans source. Le lecteur se retrouve désormais dans la situation du consommateur dans un hypermarché. On lui demande de se débrouiller seul. À lui désormais de faire le tri. Encore doit-il en être capable. D’où l’urgence de (ré)apprendre à lire. »)

Charge aux enseignants de s’atteler à la lecture en ligne pour l’apprendre à leurs élèves, comme ils apprennent à lire, puis à utiliser un dictionnaire, enfin à décrypter l’information dans les journaux. Avec ces supports nouveaux d’écriture, et donc de lectures, la presse a fait les beaux jours de l’édition du XIXe siècle. Elle a bâti des maisons d’édition toujours en vie près de deux siècles après. Aux auteurs, et aux éditeurs de s’impliquer dans des modes d’écriture et d’édition qui correspondent aux modes de lecture d’aujourd’hui avec plus de théâtralité dans la mise en forme, de désinvolture vis-à-vis du support, et d’ouverture à l’égard des voies de communication. Les lecteurs sont parmi nous, ne les détachons pas de ce qui nous anime. Notons que les études manquent sur la lecture des Français indépendamment du livre. sur l’usage que les élèves font du dictionnaire, de l’alphabet, ou de la recherche en ligne, du motclé. Des études qui inclueraient la lecture sur Internet, sur bouquineur, sur téléphone portable. Un observatoire tel que Le MOTif pourrait les prendre en charge. (…)

3.3.2. Une définition du livre
Roger Chartier propose une « définition qui restaure le livre dans une circulation et une adresse » (C’est François Bon qui remarque cela dans un mail du 7 août 2009.) : « D’un côté, c’est un objet produit par un travail de manufacture, quel qu’il soit – copie manuscrite, impression ou éventuellement production électronique –, et qui appartient à celui qui l’acquiert. En même temps, un livre, c’est aussi une oeuvre, un discours. Kant dit que c’est un discours adressé au public, qui est toujours la propriété de celui qui l’a composé et qui ne peut être diffusé qu’à travers le mandat qu’il donne à un libraire ou à un éditeur pour le mettre dans l’aire de la circulation publique. Tous les problèmes de la réflexion tiennent à cette relation complexe entre le livre comme objet matériel et le livre comme oeuvre intellectuelle ou esthétique, parce que, jusqu’à aujourd’hui, la relation s’est toujours établie entre ces deux catégories, entre ces deux définitions. […] Or, aujourd’hui, le seul objet est l’ordinateur, qui porte tous les types de discours, quels qu’ils soient, et qui rend absolument immédiate la continuité entre les lectures et l’écriture. On peut alors entrer dans les réflexions contemporaines, mais en revenant à cette dualité que l’on oublie souvent. » (Roger Chartier, « Le livre : son passé, son avenir », entretien avec Ivan Jablonka, La Vie des Idées, 29 septembre 2008.) Le livre n’est plus un objet. C’est seulement « une oeuvre, un discours » dont le même support rend possible les lectures et les écritures. L’immédiateté entre les deux est donnée par le réseau. Il n’y a plus d’intermédiaires entre auteurs et lecteurs – seulement le texte et ceux qui travaillent en fonction de l’ordinateur et des échappées qu’il propose.

Si, comme le dit Chartier, « le seul objet est l’ordinateur », qui porte tous les types de discours, qui néglige la durée de la circulation puisqu’il « rend absolument immédiate la continuité entre les lectures et l’écriture », alors le livrel est à la fois rassemblé dans l’espace (l’objet, l’« adresse »), et dans le temps de transmission (la diffusion, la « circulation »). Par exemple, les temps de diffusion du texte sur un blog ou du chargement d’un fichier sont minimes, voire infimes. Ce temps qui consistait autrefois à se rendre en librairie ou en bibliothèque (pour certains ouvrages, il fallait se rendre dans des bibliothèques éloignées, voire traverser les frontières et les continents), qui consistait à se déplacer jusqu’au livre pour l’acquérir ou, lorsque c’était possible, pour l’emprunter, puis à retourner chez soi pour enfin le lire, ce temps si dilaté de la recherche du livre que l’on avait préalablement choisi parce qu’on avait lu ailleurs, dans un autre livre, sa référence ou bien une allusion à un passage qui nous avait intrigué ou intéressé, ce temps de la recherche ajouté au temps de l’acquisition et au temps du retour chez soi se confondent désormais en un clic. Or ces temps perdus à la recherche de la lecture donnaient au texte une valeur symbolique, une saveur rare, précieuse. Que le clic lui retire. Mais si le texte perd de sa valeur symbolique, le temps de lecture qui s’offre à nous est plus long.

Il reste donc le temps incompressible de l’écriture, et le temps élastique de la lecture. « Et si un livre c’était le temps qu’on met à le lire ? » (François Bon, « Ceci est-il un livre ? », Le Tiers Livre, 6 août 2009.) Cette question que pose François Bon en son Tiers Livre induit, sous-entend le temps de l’écriture. Blanchot a parfaitement décrit à propos de Proust, ce « temps pur », qui fait la magie de l’écriture, et qui réunit tout ensemble le temps d’écrire, le « bonheur des souvenirs spontanés », mais aussi le temps aboli par le fait réel, qui se répète en affranchissant le temps, et qui de ce fait se déplace hors du temps pour donner le récit. « Oui, en ce temps, poursuit Blanchot, tout devient image […] sans signification, mais appelant la profondeur de tout sens possible ; irrévélée et pourtant manifeste, ayant cette présence-absence qui fait l’attrait et la fascination des Sirènes. » (Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Gallimard, coll. Folio, p. 25.)

À son tour, Bon évoque aussi une relation sensible – qu’elle soit d’essence esthétique ou intellectuelle, voire pratique ou scolaire – qui restaure le livre non pas en tant qu’objet, mais comme lien social et culturel qui transmet ce que l’auteur fonde, et ce que le lecteur reçoit. Le livre et le livrel sont avant tout des socles sociaux qui nous aident à élaborer une pensée, une sensibilité, une culture. À ce titre, les extensions sonores, photographiques ou vidéographiques, voire hypertextuelles et paratextuelles, font partie intégrante du livrel – et du livre tant que le support peut soutenir de tels moyens d’expressions.
D’ailleurs c’est parce qu’on est chez soi, en ligne, l’ordi étant le moyen d’écriture et de lecture, son bureau étant déporté à l’écran, que les usages tendent à la gratuité des services et des biens acquis sur le Net. Il est donc logique que le prix des livres, on l’a évoqué, tende vers un très bas prix. L’un des moyens consiste même à une vente en amont, par un système d’abonnements, comme un magazine, un journal, un théâtre. Tous les entretiens convergent sur ce point. Jean-Pierre Arbon précise : « il faudrait trouver un moyen de faire payer des contenus alors qu’ils sont gratuits ou tendent à la gratuité. » tandis que Françoise Benhamou se demande avec prudence s’il ne faut pas envisager une licence globale. Sans aller jusque-là, Malo Girod de L’Ain confirme que les communautés doivent à la fois faire évoluer le texte, et susciter un marché en le faisant démarrer. (Malo Girod de L’Ain, fondateur des éditions M21, M21/FYP éditions, entretien du 17 juin 2009.) Les livres de M21 sont liés à des blogs correspondants, imprimés à la demande, et vendus aux formats numériques sous forme de bouquets, en partenariats avec des éditeurs diffusés par Cyberlibris ou Numilog. Xavier Cazin imagine que les lecteurs relaient l’information, le réseau faisant boule de neige dès que la masse critique est atteinte.

Chacun s’accorde sur le fait que le texte doit être proposé sous forme apparemment gratuite, selon un modèle mixte, l’éditeur devant trouver un équilibre en fonction des usages de son public. Par exemple, « le modèle économique de Cairn est fondé sur un équilibre entre les gratuits et le payant ou l’accès conditionnel. Nous pensons que le Web, dans le domaine culturel, devrait essentiellement fonctionner de cette façon ». (Marc Minon, fondateur de Cairn.info, portail de revues scientifiques, entretien du 19 mai 2009.) Abonnements et POD semblent être des modèles en place chez Hachette, en cette rentrée 2009. Livre et livrel sont deux versants d’un même texte, pas concurrents, voire identiques. Complémentaires. Parce qu’on écrit en ligne tout en lisant des livres imprimés, qu’on écoute la radio en direct ou en podcast tout en allant au concert, qu’on regarde un film de temps en temps quand bien même on est abonné à plusieurs saisons théâtrales… C’est un peu comme les niveaux de langue ou la façon de se tenir en fonction des situations. Le livre, le livrel, le blog sont des codes sociaux différents, mais ils coexistent.

J’ai d’ailleurs échangé quelques mots en public, hier, à Montreuil avec une éditrice d’Hachette. Le débat était vif, mais vivifiant. La définition de Jean Sarzana et d’Alain Pierrot est essentielle pour avancer dans la réflexion que toute la profession doit faire autour du livre, qu’il soit livrel, ou livre imprimé. Les textes, quant à eux, existent, ils sont en ligne postés par leurs auteurs mêmes.

(c) Constance Krebs, 25 novembre 2009.


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