prendre le risque de se situer

soir mort

Amontour s’ouvre aux auteurs, qu’ils soient écrivains, philosophes, éditeurs, ou autres. Tous les textes sont validés par mes soins (c’est la structure du blog qui veut cela). Les premiers auteurs invités sont trois. Ce billet d’Arnaud Maïsetti inaugure le collectif. Arnaud est le premier à se lancer, on espère qu’il continuera (vient de m’écrire qu’il a plein d’idées dans la caboche pour ce blog – chic). Son texte sera bien naturellement mis en ligne sur son blog lorsque tout sera réparé. En effet, Arnaud Maïsetti a vu récemment son blog vide, blanc, sans aucun des textes qu’il y avait écrits. Récit.
ck
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ciel mort, jour dérisoire. plusieurs semaines, dans le chaos de ces jours, déménager, aménager, réaménager l’espace et le temps : et pendant ce temps là, ces pages, blanches, comme une nuit qu’on n’aurait pas traversée et derrière laquelle on se tient, sans recours.

mon site depuis plusieurs semaines n’est qu’une longue page blanche, tout ce qui j’y ai écris depuis deux ans, plus parfois, s’est évanoui quelque part, et impossible d’en retrouver trace, malgré tous les appels, toutes les tentatives ; lundi, j’essaie une ultime manœuvre, et si j’échoue. je ne sais pas encore.

site perdu, ou site quelque part dans un endroit que j’ignore : je me souviens de la phrase qu’avait répétée ce professeur tout au long de son cours sur Saint-John Perse : que celui qui écrit prenait la décision de ne pas avoir de site, de ne pas se situer, d’un côté ou de l’autre des choses, non pour se dégager de toute position (le relativisme est une chose aussi abjecte qu’impossible) mais pour avoir à habiter la possibilité de chaque chose – ne pas avoir de site, faire le geste de les rendre tous possibles, d’un bout à l’autre de la langue.

les pages sur lesquelles j’écris ressemblent à l’ancien site, mais sont créés de toutes pièces : site vide, je navigue dans un site vide.

site égaré sur la toile, base effacée, écrasée, par concours de circonstances improbable tel qu’à refaire la succession des choses dans ma tête, je ne parviens pas vraiment à démêler le moment où. la seconde derrière laquelle tout s’est. sans recours, vraiment ; malgré les conseils reçus, et les manipulations pour ruser avec le démon.

et alors. qu’est ce qu’on apprend de cela. la tâche de chaque jour, ce qui s’est écrit (plus de deux cent pages {incorporées}, j’aime ce mot, son image) ne s’est pas vraiment perdu (j’en garde trace dans ma machine), mais ce qui s’est enfoui, c’est leur présence ici, sur la toile : je travaille en ce moment (et on m’aide) à réinstaller là à l’identique les choses mortes. comme un corps après un long coma, je ne sais pas comment il réagira, ce qu’il aura oublié, ce qu’il aura acquis après réanimation. mais peu importe, au juste.

c’est le risque qu’on prend, me semble, nous tous qui choisissons d’occuper cet espace et de lui parler dans la bouche (« comme un enfant qu’on couche, ivre du sang »), de projeter ainsi sur espace immatériel la matérialité la plus éprouvée de la vie. et on ne sait pas où, les mots qui se posent. et quand ils partent, on ne sait vraiment vers quoi.

nous tous, me semblent, prenons ce risque de la perte, d’écrire dans la perte possible (et on a beau installer des gardes fous, des sites miroirs, des sauvegardes de base puissantes, des verrous et des codes d’accès plus sophistiqués qu’une banque : je crois qu’on ne saurait être à l’abri de cela, la perte pure et simple et irrévocable de nos travaux).

bien sûr, la mésaventure que je connais est sans doute due à ma maladresse, de plus aguerris que moi n’auraient peut-être pas connu ce que j’endure (et au juste, tout va se rétablir, je l’espère, en suis convaincu – simple question de temps) : mais différence de degré, pas de nature.

qu’on prenne le risque de ce territoire-là (et pour bien nombre d’entre nous, ce n’est pas un choix, mais question de survie au-delà) et c’est ce risque-ci également qu’on accepte : de la perte, totale, et définitive.

ce qu’on a écrit, les mots et leur alignement, resteront (dans nos machines, sur des disques, des clés, quelque part physiquement situé), mais nos sites ne sont pas le supports de nos travaux, je crois, mais l’agencement même qui leur donne sens. si on essaie, autant que faire ce peu, de se rendre nous-mêmes concepteurs de nos espaces, et si on n’utilise pas telles quelles les plate-formes clés en main qu’on nous fournit, mais qu’on les modifie à la hauteur de nos désirs et de nos possibilités, c’est parce qu’on considère que cet espace est aussi la langue dans laquelle on se projette, et aussi {de la langue} qu’on manie, qu’on plie, qu’on creuse.

c’est le tuyau dans lequel on souffle, et le souffle, et la voix et son timbre : et les mots et le sens de chaque mot nommé, et l’écho qu’on reprend, le branchement continu sur tous les mots du monde jusqu’au dernier.

alors qu’on perde son site, comme moi, et ce qui se perd, c’est tout cela à la fois. la théâtralité c’est le théâtre moins le texte, écrit Roland Barthes. un site internet, pour nous qui essayons lui donner forme de langue et tache de nomination du monde, c’est l’écriture moins les mots.

pas de regret, cependant, à prendre le risque. on joue plus que nos vies, on peut perdre davantage aussi. mais ce qu’on gagne à s’y risquer tient dans l’échange constant du réel, dans sa réinvention et sa résistance.

Saint-John Perse gardera toujours le souvenir de cette image : à l’arrivée à Pau, toute la famille débarquée des Antilles, les malles où était contenue toute la bibliothèque du père ont pris l’eau pendant la traversée. dans la cour, répandues, les pages moisies, les couvertures humides, le papier illisible, l’odeur âcre. le père qui pleure, et le fils qui comprend quelque chose de la perte, et qui saura retenir pour toujours le dégoût pour les objets qui enferment la pensée, qui portent germe de pourriture. le livre doit toujours être chose qui va, qui s’emporte, et emporte avec lui le monde, jamais objet contenu et contenant, jamais boîte ou réservoir de sens, mais élan, et prise sur le monde, et branchement électrique qui densifie l’épaisseur de chaque chose : le livre doit toujours être sur le point d’être écrit dans le mouvement des choses en allées, dans le désir qui ne se fige sous aucune manière. dans la cour, au milieu du désastre, seule couverture épargnée : Les Fleurs du mal.

les pages de mon site, blanches et vides, restent pour le moment lettres mortes. demain, ou ensuite, lundi, mardi peut-être, j’aurai de nouveau cet espace propre avec traces des anciens textes. peut-être que je serai obligé de les ajouter, l’un après l’autre, manuellement, si la réinstallation de la base ne fonctionne pas. tant pis.

on recommencera.

© Arnaud Maïsetti, 20 novembre 2009.

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