Entretien avec Xavier Cazin, diffuseur-distributeur

Cet entretien est le 2e de la série d’entretiens que j’ai eu avec quelques personnes depuis longtemps engagés dans l’édition numérique. Qu’ils soient ici remerciés de l’autorisation de mise en ligne de ces textes. Tous les entretiens ici publiés sont liés au rapport Livrel.

Xavier Cazin, Immatériel, 27 avril 2009
Xavier Cazin, après des études d’informatique à Paris VI, a travaillé comme traducteur pendant ses études, avant de devenir éditeur pour Addison-Wesley, International Thomson Publishing, puis directeur éditorial pour O’Reilly pendant 11 ans. À la fermeture de la filiale française d’O’Reilly, il a fondé immatériel.fr en association avec Julien Boulnois, chargé de l’informatique chez O’Reilly.
La principale nouveauté d’Immatériel, c’est de proposer des ventes de livres aux bibliothèques par le biais des librairies qui le souhaitent. Une grande première.

4. On va commencer par la dernière question, celle de l’émerveillement que suppose Internet, cet écran bizarre.
Je suis passé par de nombreuses phases d’émerveillement depuis l’avènement de l’Internet. Ce qui m’émerveille le plus aujourd’hui, c’est que le travail artistique en général et littéraire en particulier ne peut plus se passer des réseaux, car il y puise une partie de sa substance. La littérature et l’Internet ont maintenant des intérêts communs alors qu’il y a peu, on ne voyait encore l’Internet que comme qu’un ensemble de technologies. Et ce regard sur le monde,  quand il n’est pas inutilement distancié, dessine de nouvelles localités, permet de se constituer un nouveau voisinage. L’Internet permet de multiplier les interactions, de s’influencer mutuellement, et quand l’individu se confronte à ce bouillonnement, ça crée de la littérature.

Ce qui permet ça, c’est qu’il n’est (presque) plus nécessaire de maîtriser la technologie, avec ce que ce mot a de froid, pour échanger avec les autres, pour entrer dans la danse. Aujourd’hui, les non-techniciens s’approprient un outil qui permet d’appeler des influences diverses, de s’en nourrir, filtrer, absorber, et  reproposer. À partir de peu de choses, quelque chose de personnel s’élabore : ce dont les gens ont besoin pour exister, c’est de s’influencer mutuellement, et l’Internet, au point où il en est arrivé aujourd’hui, permet ça.

On est à l’inverse du blog tel que trop souvent décrit. Le fait de tenir un  journal est le contraire du narcissisme. Le commentaire permet de s’affiner. Que peut-on espérer de mieux que s’affiner et influencer les autres ? C’est important pour se sentir utile. On y gagne même une double postérité parce que les choses qu’on a produites restent et qu’on influence ceux qui nous survivrons. Ceux qui comprennent ça sont bien armés pour la suite.

Moi, ancien éditeur technique, qui a publié pendant 10 ans des livres sur les réseaux et la programmation, cette évolution me saute à la figure. On avait le squelette, qui n’a pas bougé d’ailleurs, et voici la chair. Ça signe l’époque. C’est gratifiant de nager dans le bouillon de culture qui signe l’époque. On a tous les outils pour construire une mondialisation intéressante. Je serai bientôt en mesure d’influencer chacun de mes concitoyens sur terre et d’être influencé par eux.

On est à un tournant de l’Internet où l’on s’enrichit, non pas seulement de la ressource statique découverte ou consommée, mais surtout des personnes qui sont derrière la ressource et de celles qui nous y mènent : l’Internet crée de la relation entre les personnes. Une expression a fait son apparition récemment : le Web des sujets (par opposition au Web des données). On a aussi envie de parler de Renaissance, parce qu’on renaît chaque jour au contact des autres, parce que leur regard sur le monde vous enrichit.

Le Web des données (web sémantique) ne m’intéresse pas en revanche, sinon comme technique de gestion de base de données. Hiérarchiser les choses a priori est voué à l’échec. En procédant ainsi, on peut être tenté d’organiser la pensée des autres. Je trouve ces attitudes utilitaristes, voire totalitaires. Je pense que le Web des données servira juste à réorganiser ce qui l’est déjà. Ce qui m’intéresse, c’est le passant qui m’indique le chemin en s’adaptant à son interlocuteur et au contexte. L’interaction humaine, au lieu d’ajouter au désordre, augmente la précision de l’information.

Les réseaux sociaux préparent ça : quelles sont les personnes les plus aptes à me guider, non pas sur l’Internet, mais dans mes choix personnels ? La littérature est aussi le lieu d’influences croisées. Que les écrivains contemporains, comme François Bon, s’emparent de cette circulation est libérateur.


1. Qu’est ce qui se détache d’intéressant aujourd’hui parmi les institutions ?

Il faudrait suivre, et même anticiper la réflexion menée aux États-Unis sous le vocable Gov 2.0, qui est née là-bas à la fois de la méfiance naturelle qu’ont les Américains vis-à-vis de leur administration que des compétences informatiques de l’administration Obama.  L’institution peut et doit avoir des objectifs de progrès, et des compétences en matière d’infrastructure. Ensuite, si elle acceptait de dire : « Je vous fournis cette plate-forme, inventez-en les bons usages, je n’ai pas de recommandations spécifiques, il faut seulement qu’il se passe quelque chose, que les gens puissent échanger pour inventer l’avenir, etc. », l’institution aurait une vraie place sur le Réseau. Malheureusement l’institution a encore tendance à imposer des choix aux individus pour justifier les dépenses collectives.

Depuis le Web 2.0, les visiteurs que j’accueille viennent sur aussi sur ma plate-forme parce qu’elle est différente. Il ne faut pas être neutre, mais pas non plus se contenter d’une seule direction. Twitter est le type de plate-forme qui aurait pu être proposée par une institution : chacun peut venir et se l’approprier comme une plate-forme publique.

Je peux, créant Twitter, ou Facebook, interagir et susciter une création. Je suis  réticent à Facebook, j’ai parfois du mal avec Twitter. Mais l’outil permet aux individus de se dire : « Je suis quelqu’un de bien parce que je suis reconnu par mes pairs. » De même, WordPress, malgré ses inconvénients de la plate-forme, permet aux individus de partager. Myspace est très moche, mais permet d’échanger. On pourrait imaginer qu’une institution ait mis au point une plate-forme comme ça. C’est le rôle de l’institution. Quel est l’espace public d’aujourd’hui ? ça peut être un jardin, Twitter, ou un réseau de blog, mais pas un zoo qui ne favorise pas l’échange entre visiteurs.

Si l’on résume les développements que la Région pourrait proposer : pas de neutralité, favoriser les relations entre les gens en leur permettant de s’approprier un espace public.

Ce serait logique qu’une institution offre un espace de promenade. Par exemple Google m’inquiète lorsque qu’il demande aux gens de déposer leurs profils. Quand on sait que cette boite vit grâce aux données, ça me gêne. Une plate-forme publique pérenne, non menaçante ; l’État c’est moi puisque je suis citoyen. Donc j’aimerais déposer mes infos sur un espace public que je rends public au moment où je le souhaite et vers qui je le souhaite. C’est ma place citoyenne. « Public » veut dire espace citoyen mais c’est moi qui décide de l’accès.

2. Quels sont les besoins d’Immatériel ?
Immatériel.fr a d’abord besoin de ne plus être le seul au sein de l’industrie de l’édition à promouvoir le passage à une véritable économie de réseau pour la diffusion de contenu numérique. Nous essayons d’expliquer aux acteurs de l’édition que le principal changement induit par le numérique sera ce passage à une économie de réseau (comme les opérateurs téléphoniques ou les banques), qui imposera de se connecter à ses concurrents pour servir correctement ses clients. La mutualisation de ePagine et d’immatériel.fr par exemple, déjà induite par les tuyaux, est désormais effective. Les défenses commencent à tomber, mais pas encore aux bouts de la chaîne (éditeurs et détaillants). Bien sûr, l’arrivée prochaine de Google accélèrera cette prise de conscience, mais il est toujours gênant de se faire imposer un système par un acteur qui n’est pas du métier.

Par ailleurs, Immatériel.fr a besoin de fonds pour embaucher les trois ou quatre personnes nécessaires à son développement, en premier lieu un commercial qui contacte les éditeurs et les libraires pour faire connaître ce qu’on est en droit d’attendre d’un véritable distributeur numérique. On a surtout besoin de convaincre les libraires de passer un peu de temps sur la question. Ce qui leur manque c’est de pouvoir mélanger les offres numérique et papier et non plus les proposer séparément : aujourd’hui, les lecteurs continuent à chercher par titre et par auteur, pas par format ! On a mis en place deux choses : des webservices, qui permettent d’intégrer notre catalogue aux librairies en ligne, et un système de commande séparé pour les librairies physiques. L’API d’Immatériel [ = ensemble de fonctions, procédures ou classes mises à disposition des programmes informatiques par une bibliothèque logicielle, un système d’exploitation ou un service] permet même aux libraires clients d’ePagine d’accéder au catalogue d’immatériel.

Surtout, faire comprendre que l’édition numérique ne se résume pas à la version PDF ou ePub d’un livre papier. L’abonnement, le bouquet, la licence, peuvent être vendus aux grands comptes (bibliothèques) ou aux particuliers via les libraires, et ça pourrait rapporter aux libraires beaucoup plus qu’ils ne croient. Et c’est plus facile de vendre un abonnement que 500 livres papier à la même bibliothèque.

3. Le Motif pourrait-il mettre en place un laboratoire du texte ?
Pourquoi pas? Mais il faut là aussi une API pour permettre aux citoyens et aux autres acteurs de la cité de  venir jouer dans ce bac à sable comme ils l’entendent. Ce qui est difficile, c’est d’attirer des gens qu’on ne connaît pas a priori. Un designer, un infographiste, un maquettiste, un typographe, un développeur, un imprimeur…  qui échangent et se proposent éventuellement comme ressources humaines. Vous décrivez vos besoins, qu’ils soient artisanaux ou industriels, et d’autres les étudient, voire en réalisent une partie, un peu à a manière du mouvement Open Source; les réalisations sont visibles sur é-motif, elles sont modifiables en commun, par tous, etc. On s’enrichit ainsi. Les outils doivent encourager l’interaction, le partage. Si j’ai tel projet que je me mets dans la file d’attente, une plate-forme gérée par le MOTif pourrait me relier à des personnes ou des sociétés susceptibles de répondre à mes besoins. La région propose, et les gens sont libres de trouver les modus operandi.

Liens
Immatériel est le diffuseur-distributeur de Publie.net, ente autres éditeurs en ligne.
Il travaille en lien avec la plate-forme ePagine, la plate-forme Eden-Livres dont je n’ai pas trouvé trace sur la Toile, à part ceci, par exemple.


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