Quelles valeurs accorder au livrel ?

Un point n’est pas suffisamment clair dans le rapport. J’y reviens donc aujourd’hui pour le séminaire de Michel Bernard à Paris 3 où j’ai le plaisir d’intrvenir à l’invitation de Michel. Et que vous pouvez suivre sous Skype en vous connectant à « hubertdephalèse » entre 10 et 12 heures, heure française.

J’ai voulu montrer que le don et le contre-don, loin d’être un acte d’échanges simplement gratuits, créent au moins deux types de valeur. Une valeur symbolique, sociale, forte. Une valeur économique qui peut être importante, qui ne suffit pas toujours, mais qui peut aussi être largement rentable, dans certains cas (les opérateurs de téléphonie, les moteurs de recherche surpuissants). Dans les deux cas, ces échanges débouchent sur un marché économique, qui peut être celui du livrel.

À l’inverse, le décalque du marché actuel du livre n’est pas transférable sur le marché du livrel. Si on le transfert en décalque – comme à l’aide d’un papier transfert, sans création de communauté d’échanges -, ce marché transposé tel que ne peut pas fonctionner sans valeur supplémentaire. Les éditeurs ont donc raison de se méfier de ce changement.
1. Ils ont bien conscience que la gratuité ou prétendue telle est de mise sur la Toile.
2. Ils n’ont pas en mains toutes les cartes pour la constitution de réseaux (même si cela vient vite).
3. Des formations sont donc indispensables pour appréhender les usages d’un marché en cours de constitution.


Questions que je me pose :

D’ou provient la valeur symbolique d’un livre, celle d’un livrel ?

Peut-on faire fonctionner une structure éditoriale, rémunérer les auteurs, à partir de la seule valeur symbolique ? Autrement dit, comment transformer cette vaelur symbolique en une valeur économique ?

Comment rendre cette valeur symbolique viable économiquement ? Quel équilibre peut-il se créer dans ce partage de rémunération entre éditeurs, fournisseurs et prestataires, auteurs ?


1. L’auteur écrit un texte, l’éditeur publie un livre.

Pour le papier, l’auteur écrit des romans, poèmes, pièces, essais, guides, voire un livre pratique, qui est surtout un texte à écrire.

En ligne, l’auteur continue à écrire un texte (htx, communauté, etc.).
L’éditeur, s’il épouse les nouvelles formes que prend le livrel, peut lui apporter une valeur marchande, et symbolique. Il importe donc de définir le livre pour bien en comprendre les enjeux professionnels.

Les livres diffèrent, ainsi que leur valeur symbolique : Quand ils sont numérisés platement (PDF, EPUB) leur valeur symbolique est quasi nulle ; quand ils sont édités numériquement (PDF, EPUB, XHTML, XML, MD Onix ou autres) ils sont interopérables, archivables, leur valeur symbolique est monnayable pour des questions de diffusion internationale et de pérennité ; et quand ils sont édités en ligne (HTML, PHP/MySQL, Java, Flash, XML, MD Onix, autres formats, autres langages, surtout une comunauté et des liens, etc.) leur valeur se développe avec leur vie, qui s’étend au fur et à mesure des liens et des extensions des réseaux.

Le livre n’est plus clos, il est ouvert, il est dynamique et interactif. C’est un organisme vivant. Le livre, et pas uniquement le texte. Le texte reste le texte, c’est-à-dire, selon le TLFi , une « suite de signes linguistiques constituant un écrit ou une œuvre ». Quant au livre, selon le même TLFi, c’est un « assemblage de feuilles en nombre plus ou moins élevé, portant des signes destinés à être lus ».

Les éditeurs ont donc raison de se méfier. le livre, comme décalque, risque de dégrader la valeur marchande du texte même. Parce que le Net révèle, aux yeux des profanes, la valeur du texte en la séparant de la valeur du livre.

2. On achète le support. L’oeuvre est gratuite ou quasi.
Éditeurs, libraires, bibliothécaires et lecteurs ne parlent du texte qu’à travers le livre. Alors que, dès 1995 en gros, le texte s’est détaché de son support principal. Il vit indépendamment du livre. Texte et livre sont désormais une oeuvre et un support, stricto sensu, tels que les dictionnaires les définissent.

Cette confusion des genres, que nous faisons tous, amène le lecteur du Net à ne pas reconnaître de valeur marchande au texte seul. Il aime, comme nous tous, l’objet pour lequel il est prêt à payer (il est d’ailleurs prêt à acheter une tablette, un ordinateur, un téléphone mutlitâche).

La confusion que le marché a entretenue (prix du livre de poche vs prix de l’édition grand papier ou de l’édition illustrée d’un roman classique, par exemple) amène assez naturellement à cet état de fait.

Cette confusion entre la valeur du texte et la valeur de son support ne dépend pas de la Toile. La Toile révèle l’absurdité d’usages économiques : l’odeur du papier, la valeur marchande de l’objet, le prix du support plutôt que le prix de l’oeuvre.

La confusion date de plusieurs décennies, plusieurs siècles, entre le livre et le texte. Le Net n’offre souvent que le texte. Il n’y a donc aucune raison pour que ce texte soit payant.

3. Il faut redonner du sens, de la valeur, à l’oeuvre.
Pour cela, on peut choisir de forcer l’économie en imposant une valeur marchande au texte (70 % du prix du livre imprimé pour le livrel). Mais il y a peu de chances pour que des usages installés depuis des siècles se modifient.

On peut choisir de suivre les usages en vendant le livrel à 30 % du prix du livre, soit environ 6 euros HT, en tentant de redonner une valeur marchande au texte. C’est une rupture d’usage, petite mais réelle, et l’on n’est pas certains qu’elle fonctionne. J’y reviendrai dans la seconde partie.

On peut aussi accepter que la valeur marchande essentielle provient d’un livre. Dès lors, qu’est-ce qu’un livre sur le Net ? Que permet le support ?

Dans une deuxième partie, j’aborderai un des différents modèles d’édition (publie, cléo, site andré breton).
Constance Krebs, 14 novembre 2009.

P.-S. Ce que vous venez de lire, c’est le texte que j’avais préparé. Mais on n’a pas parlé de ça. On a repris la présentation orale du rapport, dont le texte est en ligne ici, que j’ai relu en commentant. Pour ceux qui n’étaient pas connecté à Skype, en live, voici la conférence en différé, avec Michel Bernard pour les notes de bas de pages, l’environnement technique et la prise de son. Faut tout faire, quand on est professeur de lettres.


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