Entretien avec Arnaud Maïsetti, écrivain

Rhizome, les iris.

Cet entretien inaugure la série d’entretiens que j’ai eu avec quelques personnes depuis longtemps engagés dans l’édition numérique. Qu’ils soient ici remerciés de l’autorisation de mise en ligne de ces textes. Tous les entretiens ici publiés sont liés au rapport Livrel.

Arnaud Maïsetti, 6 mai 2009
Arnaud Maïsetti écrit. Ses premiers textes ont été publiés dans la collection Déplacements que François Bon a dirigé au Seuil avec Bernard Comment avant de lancer Publie.net – où Arnaud Maïsetti l’a suivi.

A. M. : Publie.net est une coopérative d’auteurs, au sens où aujourd’hui tout est convergence et rhizome. Il n’y a plus de hiérarchie. Il n’est plus question d’un père et de ses enfants, ou d’une figure et d’épigones, il y a un noyau de convergence et des relations, virales. Il n’y a plus de verticalité. François Bon applique ça à tout. C’est une manière de mettre en relation les gens. L’un rencontre l’autre au niveau de la charge symbolique que son travail représente. La légitimité vient dès lors d’une pratique et non pas d’un statut, de la pratique et non pas du statut. D’où l’importance du rhizome. Le travail est valide parce qu’il est visible. Sinon, ce n’est pas la peine. Chaque travail effectué doit donc être visible en ligne. C’est la raison pour laquelle, même les recherches universitaires, dans leur magma, doivent être visibles en ligne.
L’institution ? Je n’ai pas de relation avec les maisons d’édition, qui sont des institutions, mais avec l’éditeur, et c’est une relation de travail. Sinon, je n’ai aucune relation avec ce que préconise les institutions  taux de TVA, DRM, prix unique du livre… Tout ça, ce sont des combats d’arrière garde. Ils ont déjà perdu. Au XVIIe siècle, l’enjeu des droits d’auteur était un enjeu de propriété : à qui appartenait l’œuvre ? Dans un siècle où le théâtre dominait culturellement et économiquement, la question était étroitement liée au rôle social et aux codes législatifs du théâtre. À l’époque, la pièce appartient à la troupe qui la joue – non à l’auteur qui l’a écrite : Corneille, le premier, tente d’imposer le droit d’auteur avec l’idée du droit moral du créateur sur son œuvre : pour cela, il tente de publier ses pièces – ce faisant, l’œuvre devient propriétaire de l’imprimeur. Il faudra attendre un siècle et Beaumarchais pour que le droit d’auteur soit véritablement conçu pour l’auteur – mais le texte reste (encore aujourd’hui) propriété de l’éditeur. Si l’auteur est le garant moral (le mot auteur est directement issu du latin auctor, qui veut dire « garant »), l’éditeur est le véritable propriétaire légal de l’œuvre, c’est lui qui en dispose comme il l’entend (et même soixante-dix ans après la mort de l’auteur, en France…) – les combats qui me semblent utiles à mener portent d’ailleurs précisément sur ces points : l’auteur peut-il être enfin le propriétaire de son œuvre ? C’est-à-dire : aura-t-il, un jour, la possibilité de disposer comme il l’entend de son texte ? Si un auteur veut sortir son œuvre du circuit commercial, l’amender, l’augmenter, en proposer une version numérique (etc.), il le peut, mais doit pour cela demander l’autorisation à son éditeur – qui inclut bien souvent des closes limitant l’usage du texte par son auteur. C’est cet usage du texte, libre et total, que l’auteur doit aujourd’hui s’efforcer de gagner : c’est à un tel usage libéré du texte auquel je rêve.

Barthes indique assez clairement la mort (même si en grande partie dans son esprit symbolique) de l’auteur. L’auteur meurt de ce qu’il écrit, dit aussi Blanchot, c’est le principe de la tache aveugle. Dès lors, ce qui compte, ce n’est finalement pas l’auteur, mais le texte : le texte, lui, demeure, quoi qu’il arrive, vivant de ce qu’on le lit, encore et encore. Libéré le texte de son auteur, faire de son usage, un usage libéré de la lecture, c’est également la grande tâche qui nous attend.
Pour en revenir à l’auteur, et aux problèmes des droits d’auteur, ceux-ci ne doivent pas à mon sens se limiter aux seuls revenus des ventes de ses livres : un auteur ne peut être tributaire des ventes de son œuvre, non pas seulement parce que les ventes s’érodent aujourd’hui, mais parce qu’il en va de son statut moral, de son rôle, de son activité. Un auteur devrait donc pouvoir vivre par exemple de lectures payantes, rémunérées, comme on rémunère les acteurs de théâtre, comme en Allemagne.
Les institutions auront toujours tort sur les pratiques. Pourtant, elles s’y mettent, parce que les éditeurs ont conscience aussi que la valorisation de la figure de l’auteur (par ces lectures, ces interventions…) auront pour corollaire la valorisation (et pas seulement financière) du livre, de l’écrit, et finalement de la pensée : c’est pourquoi, les maisons d’édition prêtent de plus en plus une oreille attentive à tous ces processus d’ouverture qui pourraient permettre de ne pas limiter les revenus de l’écrivain aux seuls droits d’auteur – par exemple, Thierry Pech, au Seuil, est ouvert. Les hommes d’affaires s’emparent de ce mode d’édition contraire au capitalisme et, un jour, l’équilibre se fera.

C.K. Quels sont les besoins d’un auteur en ligne ?

A.M. Les besoins sont en partie technologiques, il faut sans cesse refondre le site. Pour cela il faut de la patience, de la pratique, de la persévérance. Pour les enfants, qui sont nés avec Internet, ce sera tout simple, mais pour nous… C’est une dynamique. Quand les digital natives s’empareront véritablement de l’outil numérique, Internet va prendre une dimension supérieure, et nous serons bien forcés de suivre ! Et en même temps, on se heurte à notre impuissance. De même quand on écrit, on construit avec nos bornes – on construit nos phrases avec un réservoir fini de mots, de même construit-on nos sites, avec un réservoir fini de compétences techniques : mais ce qui compte, ici comme là, c’est d’éprouver nos limites, pour en faire notre territoire. La technologie nous pousse à aller jusqu’à l’extrême limite de notre impuissance. Il faut tout tenter ; on apprendra de tout ça. Il faut donner à l’erreur sa grande chance. Il ne faut pas attendre qu’on nous impose l’outil : il faut nous rendre maître et possesseur de l’espace dans lequel on parle : si nous ne le faisons pas, dans quelques années, ce sera des géants industriels (type amazon, google, microsoft ?) qui s’empareront de ces outils et les formateront pour leurs besoins – et non les nôtres. Il faut dès aujourd’hui que les auteurs façonnent ces espaces (leur site, etc.) parce qu’il est fondamental que l’espace soit occupé lorsque ces géants voudront l’investir.. Que ce soit les gens du milieu qui réfléchissent à ça est même vital. Agissons localement. Une sensibilité technique, très étonnante, apparaît. La langue est un outil. Construire un site, c’est construire un espace. Deleuze et Guattari disaient qu’il fallait trouver un endroit pour vivre et y mourir. La déterritorialisation du Net, son absence de territoire réel, permet justement de trouver partout un espace pour vivre, pour écrire.

Internet, c’est un milieu, non au sens d’endroit stable, d’entre-deux consensuel, mais en terme d’espace de relation, d’échange – au sens où l’emploi Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « C’est que le milieu n’est pas du tout une moyenne, c’est au contraire l’endroit où les choses prennent de la vitesse. Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l’une à l’autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l’une et l’autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. » Internet, pour la création littéraire du moins, c’est à la fois le lieu de l’échange et sa vitesse, c’est à la fois l’outil qui met en relation, et l’articulation des mondes qui fondent la relation.
C’est cela qui est merveilleux. Je n’ai jamais rencontré autant de gens, autant de travaux qui me correspondent. Musique, livres, j’ai soudain accès à une richesse culturelle sensible, esthétique… Internet n’est pas un espace de la solitude et du renfermement : c’est celui de la relation, totale, immédiate, constante. La solitude est celle du travail, de l’élaboration lente et personnelle de sa langue : la relation est ce qui donne sens, littéralement, à ce travail, à cette langue qui nous permet de reconnaître et de partager le monde. C’est un monde entre, qui crée la relation : L’art, c’est ce qui rend la vie plus belle que l’art. Eh bien, le Net c’est ça. Je suis passionné par Koltès, Walter Benjamin, Paul Klee. Chez les trois, la rencontre est une pratique, et cette pratique est engagée dans un rapport au monde, dans un rapport au corps. Cette rencontre avec des pratiques qui me sont essentielles, je la fais sur la Toile. Pour terminer, je citerai cette phrase de Koltès (qui n’a pas connu Internet), pour dire combien c’est un formidable espace de réappropriation du monde, immense page blanche où tous nous avons la charge, par des moyens tous différents, de raconter un peu le récit de ce monde : « Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. » Cette tâche, Internet nous permet de l’endosser parce qu’il est plus qu’un instrument qui nous permet de raconter, il est l’interface où la reconnaissance se fait, et l’appartenance et le partage.

Liens
Carnets, son blog, à lire et à relire (erreur 404 le jour où je met en ligne ce billet).
Chez Publie.net : Anticipations, 2009 ; un essai sur Bernard-Marie Koltès, Seul, comme on ne peut pas le dire, 2008.
Aux éditions du Seuil, dans la collection Déplacements, Où que je sois encore…, 2008
Aux éditions de La Nuit Myrtide, La Mancha, avec J. Liron, 2009 (repris sur Publie.net, en septembre 2009)


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