De l’édition en ligne, site André Breton

André Breton, (c) Atelier André Breton.

André Breton, (c) Atelier André Breton.

Hier matin, travail de préparation avec Anne-Laure Brisac, éditrice en charge du séminaire « Nouvelles formes d’éditorialisation et communautés virtuelles » à l’Institut National d’Histoire de l’Art, auquel elle m’invite à participer jeudi 5 novembre à 18 heures (c’est aujourd’hui, 2 rue Vivienne à Paris). En voici le support de cours.

1. Rappel historique (20 mn)
1.1. De 00h00.com à AndreBreton.fr, le site
Mon expérience en matière d’édition électronique tient en peu de mots : zéro heure. Le site de 00h00 consistait à éditer en ligne des textes, qui ressemblaient beaucoup à des livres, sauf exception. Il n’y a pas d’archive 00h00, donc je ne peux rien vous montrer. Mais les fichiers proposés à la vente étaient des fichiers PDF, téléchargeables depuis une boîte aux lettres. Sur le site, les éditeurs rédigeaient biographie de l’auteur, notices et argumentaires de presse pour chaque ouvrage – outre le travail éditorial sur les textes, la mise en page et la mise en ligne, relation avec les auteurs et les éditeurs à diffuser ou diffusés. On éditait un ouvrage par jour, cinq ouvrages par semaine. Des classiques, des ouvrages diffusés et des ouvrages que nous avions choisi d’éditer en ligne. Ces trois catégories d’édition nous permettaient de publier rapidement beaucoup de livrels. La masse, en ligne, est essentielle. Elle permet de se démarquer.

Le site, conçu par l’équipe actuelle de GiantChair, recoupait plusieurs champs. Un salon, où les internautes pouvaient laisser des commentaires après inscription. Une page sur les auteurs avec des onglets pour chacun d’eux, une autre sur les textes avec des onglets pour chacun, un forum, un « chat », etc. Voilà pour le front office. Dans le back office, on suivait les recommandations de l’équipe technique et de Pascale Lebel, la webmaster éditoriale. Il s’agissait d’écrire les notices en fonction des robots que sont les moteurs de recherche. Pour les argumentaires nous étions plus libres. Altavista et Yahoo pointaient sur les sites en fonction de l’ordre alphanumérique, d’où le nom de la maison d’édition – deux zéros viennent avant l’A. En outre, ils recensaient les livres selon l’url de chaque page, bien sûr, mais aussi en fonction des mots utilisés dans le texte de présentation, ce que j’appelle la notice. Aussi ce texte devait-il être concis, clair, c’est-à-dire sans ambigüité. C’était le chapô de l’argumentaire en quelque sorte, d’où tout jeu de mots était impossible. Une école d’écriture… (quand je vois les archives envoyées par cm, je pense que la mémoire arrange les choses.)

GiantChair est un développement d’une société de services éditoriaux numériques. C’est une société de services pour les éditeurs de revues universitaires, principalement. Andrebreton.fr, comme d’autres sites de la société sans doute, est un développement de 00h00. Le hasard des réseaux a conduit Aube et Oona Elléouët, fille et petite-fille d’André Breton, jusqu’à GiantChair pour la mise en forme du nouveau site consacré à la collection d’André Breton. Cory McCloud m’a demandé de rédiger les notices, de revoir les textes de chaque fiche lorsque c’est nécessaire, de jouer le rôle de webmaster éditorial – qui consiste en fait à écrire.

Si 00h00 était de l’édition numérique, le site AndreBreton.fr est bel et bien de l’édition en ligne. En 1998, on travaillait les textes des auteurs sous Word avant d’en faire un PDF; on écrivait notices et argus sous le même logiciel de traitement de texte avant de les envoyer par mail, en pièce jointe, à la webmaster qui les transcrivait en html pur jus. Vous vous souvenez peut-être : e;acute, e;agrave, etc. qu’il fallait saisir dans leur intégralité. (On relisait par-dessus l’épaule de la webmaster les moindres lettres qui devaient s’afficher une fois qu’elle avait tout envoyé au prestataire de service, qui vérifiait à nouveau, relisait à son tour, et mettait en ligne. À ce moment-là, bien sûr, on se rendait compte d’une erreur pas vue l’instant d’avant, et on recommençait. Rapidement, on a mis en ligne directement sans passer par le prestataire. Le référencement était fait par la webmaster également.)

Aujourd’hui le référencement se déroule par des mots corrélats (en bas de l’écran, voir le lien), par des partage de fil (voir le lien), par des notices écrites en fonction (voir le lien). Surtout, le site est une encyclopédie qui ne pourrait être imprimée. Elle est vouée à la vie, au mouvement perpétuel.
Le salon de 00h00 ne fonctionnait pas. À cela plusieurs raisons : l’inscription empêchait toute spontanéité, la fenêtre n’était reliée à aucun texte précis, et il y avait peu d’internautes. Désormais, les commentaires de blogs fonctionnent, les commentaires de textes aussi. Les wikis tout autant. Ils permettent de se lancer, sachant que quelqu’un de mieux qualifié corrigera. C’est ce qui se passe dans les blogs : combien de blogueurs corrigent leurs billets à la suite des remarques des lecteurs? Comme dans les wikis : les barcamps se construisent sous la forme de wikis; chacun des organisateurs et des invités y élaborent la journée d’étude à venir, on raye, on réécrit, on élabore; l’incertitude et le doute invitent au dialogue et font avancer. On travaille en partage, et à son rythme. Les textes, s’ils sont imprimés sur du papier, se montrent parfois rapidement obsolètes. L’édition imprimée, dans ce cas, n’a plus de sens. C’est ce que Marin Dacos et Pierre Mounier appellent de l’édition en ligne. Sans ambigüité.

Passer de la littérature générale à la littérature académique, savante, crée des contraintes. Les wikis et les commentaires ne sont pas mis en ligne sans approbation. La mauvaise réputation du web incite à plus de rigueur encore qu’avec l’édition imprimée. Le web ne cache rien, il ne perd pas grand-chose, quelques 404 de temps en temps, mais sinon… Tout demeure, à moins qu’on ait la main pour le modifier. De webmaster-rédacteur-modérateur, on passe à ce qu’on appelait autrefois chez Bordas directeur éditorial : on forme un comité scientifique, que les ayants droit dirigent. On monte une équipe qui vérifie ce qu’on lui envoie quand on n’est pas sûre – pour l’instant composée de Jean-Michel Goutier, Jacqueline Chénieux-Gendron, Gilles Mioni et Henri Béhar pour la littérature ; Gilles Bounoure pour les arts d’Océanie, Marie Mauzé pour les arts des Amériques ; Denis Montebello pressenti pour les arts populaires ; David Fleiss pour les photographies, Marcel Fleiss pour les arts graphiques et tableaux modernes. On relit, on met en forme, on édite, on met en ligne. (En anglais, « edit this title » signifie « modifiez ce titre ».) On fait l’interface avec l’équipe technique, avec les ayants droit, avec le comité scientifique et les amateurs qui donnent un coup de main. On est un entonnoir à plusieurs tuyaux de sortie. On coordonne.

1.2. La vente, son déroulé et son objet
Le site Breton est né de la vente de la collection. Celle-ci a eu lieu en avril 2003 après de nombreuses opérations, décrites par Jérôme Dupuis, dans l’Express. Pour ce qui est de la vente Breton, l’élément déclencheur fut la nécessité de « vider les lieux » assez rapidement même si Aube Elléouët s’était efforcée depuis plusieurs années de penser au devenir de la collection de son père. L’appartement rue Fontaine ne pouvait pas être transformé en musée et il s’agissait d’une location que voulait « récupérer » son propriétaire. Les pouvoirs publics se sont il faut bien le dire franchement désintéressés de ce problème malgré la visite de trois ministres de la culture qui avaient souligné la valeur patrimoniale inestimable de l’ensemble. On peut consulter Remue.net, revue littéraire associative qui, à peine constituée, a monté un comité de défense conduit par François Bon, Laurent Margantin, Mathieu Bénezet et quelques amis. Mais trop tard… Devant l’absence de solution, il a bien fallu se résigner à vendre. Et la vente était enclenchée. Tout est dispersé depuis.

Apparaît dans la personnalité de Breton le fait qu’il lui arrivait de vivre, en toute extrémité, de ventes de peinture et d’objets primitifs. D’ailleurs il vivait pour l’art. Il était découvreur (Max Ernst, Picasso, Dali ont été découverts par lui avant guerre). Je crois qu’on peut dire qu’il avait l’oeil, simplement. Lévi-Strauss évoque cela en parlant de leurs promenades aux puces de Saint-Ouen, lorsqu’ils échangeaient leurs avis sur ce qu’ils dénichaient. Les œuvres dont il se dépossédait n’avaient qu’un seul but, en acheter une autre ou faire face à des besoins matériels pressants. Il fonctionnait par coup de cœur, loin des logiques spéculatives. Une agate ramassée dans le Lot, un galet, pouvait avoir autant d’importance à ses yeux qu’une œuvre d’art bien établie. On le voit dans le texte de Gracq, l’atelier est le surréalisme, « Il y avait ici un refuge contre tout le machinal du monde. » La vente a été envisageable, du moins rendue acceptable, dès lors que la numérisation des objets était possible. En consolation, la succession Breton s’est dit que les objets allaient revivre dans d’autres collections, dans le site, ou retrouver leurs cultures d’origine.


1.3. L’esprit du site : interactif et ouvert à tous.

Et on organise tout cela en fonction de ce qu’on a non pas entre les mains, mais sous les yeux, avec la définition disponible, et un clavier sous les doigts.
« J’offre le surréalisme au monde », nous a dit Aube en réunion. Tout l’atelier de la rue Fontaine et davantage. Les objets présents dans la maison de Saint-Circq, les tableaux, les oiseaux, papillons, les cailloux, les boîtes, les sculptures, les racines, les masques (restitués mais en ligne), les lettres dépliées lorsque le moment sera venu, en 2016 (sauf pour les lettres à Aube qui ont une clause d’exception), transcrites (mises à nue par les lecteurs même), les liens, les photos où l’on reconnaît un tel que personne n’avait jusqu’alors identifié. L’encyclopédie elle-même est surréaliste. Elle est merveilleuse. Elle est unique et multiple. Elle est mouvante – et à une seule adresse.

Visite du site. Et deuxième partie.

2. site (20 mn)
2.1. les vitrines, les fonds, un premier aperçu Logique de l’index, ou des rubriques : ces dernières reprennent dans ses grandes lignes la classification du catalogue de la vente. C’est une logique construite à partir des différents types de support. Les ayants droit veulent, par ce site, poursuivre le travail du surréalisme en faisant connaître les artistes moins connus du grand public (Wifredo Lam, Toyen), les formes d’art délaissées (publicité, photographie, art populaire). Dans un mode d’édition qui permette à tout le monde, en toute langue, de participer à l’élaboration du site. Pour l’instant on peut le faire en français et en anglais. On viendra vite aux autres langues écrites. Qui sait si nous n’aurons pas des nouvelles du masque restitué en Colombie britannique, dans la langue des Indiens – est-ce un rêve ?

2.2. Différences entre un catalogue de vente aux enchères et un site encyclopédique
Ordre des termes dans le catalogue, état de la pièce, pièce exposée ou non, c’est-à-dire avec ou sans image, mise à prix, etc. Surtout, ni l’un ni l’autre n’ont grand-chose à voir. On construit autre chose, une base relationnelle conçue pour le multi-support. Cela n’a rien à voir avec un livre, rien à voir avec un catalogue, ni avec une tablette de lecture.
Un méta-identifiant fixe est au-dessus des objets pour rendre le mouvement envisageable. C’est un mobile, en quelque sorte, à plusieurs axes, plusieurs index, qui sont autant de clés de voûte. C’est mouvant, sur une base statique de signifiants: Les classements se font donc par thèmes et catégories. Mais aussi par contributeur. Par personne citée. Par date. Par corrélats. Par titre.
Thèmes et contributeurs sont évidemment en rapport avec l’oeuvre, avec la chronologie (en cours) qui sera fondée sur la chronologie d’André Breton du catalogue avec un lien par date vers chacune des oeuvres auxquelles Breton s’est intéressé et des dates auxquelles elles ont été façonnées, publiées.

En plus de cette architecture à trois dimensions, qui n’est pas celle d’un catalogue raisonné, il existe des liens vers des interventions extérieures : Les commentaires, les wikis, les liens vers d’autres sites en relation, les icônes de partage. On retourne au merveilleux de la collection, sans indexation tarifaire, sans valeur annoncée. Chacun peut étudier un objet (loupe), l’accaparer, le diffuser pour partager son enthousiasme. C’est le web des réseaux sur le web des données. La hiérarchie correspond davantage aux modes de pensée, souvent aléatoires, qu’au mode de classement, savant. L’encyclopédie est, en ce sens, surréaliste.

2.3. L’avantage de l’édition en wiki et en commentaires
Des inconnus peuvent apporter des infos, ils peuvent élaborer leurs recherches et les compléter au même instant. Le surréalisme appartient à tout le monde, comme ce qui l’a provoqué. C’est un retour au merveilleux. On va s’y essayer. Chaque commentaire, chaque wiki est modéré. Je fais l’entonnoir, et les tuyaux dirigent vers tel ou tel spécialiste. Le premier qui répond a gagné. Et je valide, ou je refuse.

3. TP. les modifications d’une fiche et problèmes techniques divers (20 mn)
3.1. Front office
Comment répartir les lots? ici et faut-il séparer ces photos-là ?
Image trop large qui chasse le texte (réparé depuis, je ne trouve plus d’exemple).
Absence de photos pour les objets jugés sans importance. Et pourtant, qu’on aimerait les voir, au moins, ces drôles de tampons.
Définition trop faible pour l’objet et pour la loupe. Les moules à hostie, photographiés tous ensemble alors que chacun est intéressant, en basse définition.

3.2. GiantChair travaille sur la publication de livres
Adaptation du site pour éditeurs à un site pour la collection André Breton. Une base relationnelle développée pour le surréalisme, mais sans métadonnées Dublin Core, dont le seul XML est la norme Onix. Ce n’est pas un catalogue raisonné. C’est un wiki. Moissonné suffisamment souvent pour ne rien perdre. Il reste quelques impondérables, en cours de réparation : champ biblio mais pas de champ exposition. Faut-il préciser les métiers des contributeurs par un champ : auteurs/artistes (photographe, peintre, dessinateur)? Pas sûr que ce soit très utile à la navigation du site.
Montrer « exports pro » et BNF, Onix, Amazon avec Lettres à Aube comme exemple.
Lien vers Google Edition avec Primitive Arts.

3.3. Le back office : TD sur une fiche
La huitième clé de Basile Valentin
ou
Remerciement au Christ pour avoir été sauvé d’une morsure de chien
ou
Plaque d’ardoise portant des signes en langue arabe gravés
Montrer les commentaires et les wikis.

Maintenant, il reste 6240 fiches à relire et à corriger, des traductions à rédiger, des images à retrouver pour les mettre en ligne, des lettres à publier (pas avant 2016), des enregistrements et des vidéos à diffuser (en fonction des droits qu’il faudra acquérir). Bref, une ambiance, un ton, un esprit et un souffle à offrir. « Lâchez tout! » Je réponds vite.

(je suis sûre que ça va prendre plus de 20 minutes par partie).

Constance Krebs, 5 novembre 2009.


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