Déplacement des pratiques

nuages, ces merveilleux nuages

Cette semaine, rentrée numérique. L’université d’été vient à peine de se terminer et hop, crise de croissance du Net : fermetures de Zazieweb après Biblio.fr (et non pas bibliobs comme je l’avais écrit). À l’instant même de la fermeture de deux autres blogs, deux messages qui font réagir. Un auteur, qui voilà dix ans se sentait déjà à l’étroit dans le papier, envoie un mail à propos d’un projet qui incluerait machines tactiles et qui rentrerait « dans le web 3.0 » « parce que le web 2 [m]’ennuie ». Un développeur de solutions éditoriales indique, sous son identité Skype : « j’utilise Skype sans mon ordinateur. » Autrement dit sur son téléphone, en mouvement, et sans interface web pour travailler en direct à partir de liens qu’on enverrait sur la messagerie de Skype tout en parlant dans le casque-micro.

Adolescence du réseau, discontinuité des croissances : ceux qui se sentent à l’étroit avec le seul ordinateur, qui ont besoin de machines pour se déployer, sont les mêmes qui ont quitté le livre comme moyen d’expression. Ce sont ceux-là qui ferment. Ceux-ci qui se développent, malgré. Pour l’ouvrir vers d’autres outils que la seule écriture continue. Pour l’ouvrir vers d’autres liens, d’autres modes. Un réseau, aussi. On dirait ces enfants qui prennent dix-quinze centimètres en quelques mois, un peu de moustache et déjà leurs voix muent. Ils sont les mêmes garçons pourtant. Toujours sensibles et les yeux tournés vers ce qu’offre le monde. Pour se l’approprier et le restituer, à leur sauce. Avec leur vision de jeunes adultes.

Cet auteur et ce développeur, comme tous ceux à l’étroit dans les livres, dans la chaîne du livre, n’ont pas quitté les livres. Ils ont quitté le livre. Livres et ordis, téléphones et casques, réseaux et liens sont désormais les seules chaînes du livre tel qu’il se fait. Les textes nés de ces ficelles-là, on les appelle des bidules, faute de mieux, mais quelques auteurs y viennent. En douze ans, ça fait même beaucoup d’auteurs. Avec des avancées qui m’émerveillent, qui rendent les humains plus humains, et pour lesquelles on s’ouvre, toujours plus (Milad Doueihi va encore dire qu’on entre en religion…). Changement d’écriture ?

Cela signifie aussi que sans ordi connecté, on se sent nu. Un ordi ne peut plus être simplement « ordinateur ». Mes enfants vont « sur internet » lorsqu’elles ouvrent l’écran – écran qui se déplie comme un album, sur lequel elles saisissent « jeux » « puzzle » « poupées qu’on habille » (là, j’arrive, et je jette un oeil lorsqu’elles tapent « enter ») ou si un prof est derrière « maths », « grammaire » – le reste, open office, photoshop, les intéresse peu. De même un site, comme un ordi, ne peut pas être isolé. Une bibliothèque, un libraire, non plus. C’est vital. Un éditeur doit jouer avec les autres éditeurs, et non pas en contre. Le réseau ou la nudité. Changement de paradigme ? Changement de culture ?

Un téléphone ne peut plus se contenter seulement d’être mobile pour téléphoner. Il doit lire, écouter, surfer, griffonner. Présence des claviers sur les téléphones : le message s’écrit autant qu’il se parle, sinon plus. Changement de codes sociaux ?

Plus de frontière, remarquait F en commentaire. Une proximité d’un site à l’autre, des affinités de quartier qui passent les océans, des pratiques de travail qui rendent proches les gens qui vivent à Nagoya, San Francisco, Saint-Denis de la Réunion ou New York, Nantes, Paris 19e, Montréal, La-Roche-sur-Yon, Québec, Lyon, Toulouse, Tokyo, Angers ou Marseille, Quimper ou Pnom-Penh, Bordeaux et même Douarnenez, qui permettent de mixer l’en-soi et l’ouverture complète, qui rendent locaux les sites les plus éloignés géographiquement – et pour qui les réseaux collectifs fonctionnent. Changement de mode de pensée ?

Comment ne pas trouver les habits du livre trop petits, désormais ? Comment ne pas avoir besoin des autres pour entrer dans l’âge adulte, en découvrant, se trompant, se serrant les coudes. Le tournant vaut vraiment le coup!

Aussi, pour ne pas être nue, pour avancer dans le réseau et avec lui, j’ouvre ce blog aux auteurs qui y sont déjà publiés, et à ceux qui le souhaitent. Amontour devient collectif, je reste administratrice, mais vous êtes invités à y participer. Pour les brèves, les infos, les nouvelles (fiction et actus), les coups de gueule, les poèmes, les bidules… Chacun son chapitre, sa chronique, son fil… Pour ouvrir plusieurs lignes de fuite.

Constance Krebs, 25 septembre 2009.


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