Ceci n’est pas un livre. Comment ça ?

Entretien d’Arnaud Maïsetti, extrait. En réponse au forum qui se déroule sur Tiers Livre. Merci à François et Arnaud — et Hubert, et Alain, et Virginie qui relance le débat.

« … il faut de la patience, de la pratique, de la persévérance. Pour les enfants, qui sont nés avec Internet, ce sera tout simple, mais pour nous… C’est une dynamique. Quand les digital natives s’empareront véritablement de l’outil numérique, Internet va prendre une dimension supérieure, et nous serons bien forcés de suivre ! Et en même temps, on se heurte à notre impuissance. De même quand on écrit, on construit avec nos bornes – on construit nos phrases avec un réservoir fini de mots, de même construit-on nos sites, avec un réservoir fini de compétences techniques : mais ce qui compte, ici comme là, c’est d’éprouver nos limites, pour en faire notre territoire. La technologie nous pousse à aller jusqu’à l’extrême limite de notre impuissance. Il faut tout tenter ; on apprendra de tout ça. Il faut donner à l’erreur sa grande chance. Il ne faut pas attendre qu’on nous impose l’outil : il faut nous rendre maître et possesseur de l’espace dans lequel on parle : si nous ne le faisons pas, dans quelques années, ce sera des géants industriels (type amazon, google, microsoft ?) qui s’empareront de ces outils et les formateront pour leurs besoins – et non les nôtres. Il faut dès aujourd’hui que les auteurs façonnent ces espaces (leur site, etc.) parce qu’il est fondamental que l’espace soit occupé lorsque ces géants voudront l’investir.. Que ce soit les gens du milieu qui réfléchissent à ça est même vital. Agissons localement. Une sensibilité technique, très étonnante, apparaît. La langue est un outil. Construire un site, c’est construire un espace. Deleuze et Guattari disaient qu’il fallait trouver un endroit pour vivre et y mourir. La déterritorialisation du Net, son absence de territoire réel, permet justement de trouver partout un espace pour vivre, pour écrire.
Internet, c’est un milieu, non au sens d’endroit stable, d’entre-deux consensuel, mais en terme d’espace de relation, d’échange – au sens où l’emploi Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « C’est que le milieu n’est pas du tout une moyenne, c’est au contraire l’endroit où les choses prennent de la vitesse. Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l’une à l’autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l’une et l’autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. » Internet, pour la création littéraire du moins, c’est à la fois le lieu de l’échange et sa vitesse, c’est à la fois l’outil qui met en relation, et l’articulation des mondes qui fondent la relation.
C’est cela qui est merveilleux. Je n’ai jamais rencontré autant de gens, autant de travaux qui me correspondent. Musique, livres, j’ai soudain accès à une richesse culturelle sensible, esthétique… Internet n’est pas un espace de la solitude et du renfermement : c’est celui de la relation, totale, immédiate, constante. La solitude est celle du travail, de l’élaboration lente et personnelle de sa langue : la relation est ce qui donne sens, littéralement, à ce travail, à cette langue qui nous permet de reconnaître et de partager le monde. C’est un monde entre, qui crée la relation : L’art, c’est ce qui rend la vie plus belle que l’art. Eh bien, le Net c’est ça. Je suis passionné par Koltès, Walter Benjamin, Paul Klee. Chez les trois, la rencontre est une pratique, et cette pratique est engagée dans un rapport au monde, dans un rapport au corps. Cette rencontre avec des pratiques qui me sont essentielles, je la fais sur la Toile. Pour terminer, je citerai cette phrase de Koltès (qui n’a pas connu Internet), pour dire combien c’est un formidable espace de réappropriation du monde, immense page blanche où tous nous avons la charge, par des moyens tous différents, de raconter un peu le récit de ce monde : « Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. » Cette tâche, Internet nous permet de l’endosser parce qu’il est plus qu’un instrument qui nous permet de raconter, il est l’interface où la reconnaissance se fait, et l’appartenance et le partage.  »

Voir son blog, Carnets, et ses livres, sur Publie.net.
Un lien vers un article de Virginie Clayssen qui rappelle un débat où la question fut posée, qu’est-ce qu’un livre? et un rappel de ce qui s’écrivait sur le sujet chez Hubert Guillaud.


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