Laurent Margantin | La Main de sable

maison

Chambre
Il se souvenait de cette chambre. Il n’y était passé qu’une fois mais le souvenir restait vif. Le vieux lavabo, les meubles d’une génération depuis longtemps disparue. Dehors l’air était glacial.
Il était quand même sorti pour assister à la messe dans une église au sol couvert de tapis pour protéger les paroissiens âgés de la pierre gelée. Eux avaient le regard vide, psalmodiant de manière mécanique.
De retour dans sa chambre, il avait pensé à ces hommes et à ces femmes qui traversaient les contrées environnantes, passant d’hôtel en hôtel, habitués à de telles chambres. À cette promiscuité avec les disparus dont l’odeur mêlée restait encore dans les draps. Quelle espèce d’hommes étaient-ils, ceux-là ? Au cœur des petites villes dominées par les sédentaires, leur espace était restreint et secret. Pouvait-on les reconnaître à certaines expressions de leur visage, à quelques-uns de leurs gestes ? Se reconnaissaient-ils entre eux ?
Puis il se coucha et oublia ces vaines pensées qui lui venaient chaque fois qu’il dormait dans une chambre inconnue et pour laquelle il fallait payer.

Figures
Des nuages de mots l’enveloppaient. C’étaient comme des pages où des morceaux de phrases fluctuaient, se mêlaient et se détachaient à certains moments. Des murmures l’envahissaient, de ces murmures qu’il avait entendus il y a longtemps et qui revenaient.
Souvent, ce n’était que des images informulables, des visions sans légende. Il avait beau les voir et les revoir, elles ne disaient rien. À certains moments toutefois, elles s’ouvraient à lui dans des combinaisons nouvelles qui délivraient un sens.
Il était là assis dans un café, marchant dans la rue ou chez lui à penser à tout cela, à tenter d’approcher la météorologie de son esprit. Il se souvenait notamment d’heures fécondes dans un train, sur un trajet répété pendant plusieurs mois dans un pays étranger. Là-bas, des figures s’étaient dégagées à une certaine heure matinale.

Glossaire
Cet automne-là, les vignes rousses brûlaient jour et nuit dans ma cervelle. Je ne sais pourquoi, j’avais fini par les associer aux feuilles jaunies par le temps du glossaire conservé à la mairie sous une coupole de verre, le plus ancien glossaire de l’empire.
Moi-même, je mêlais les mots certains jours, ce qui me mettait dans une humeur noire et désespérée. Les langues ainsi mélangées avaient quelque chose de monstrueux, et les mots d’esprit basés sur de telles hybridations linguistiques, ceux-là même que faisaient mes hôtes devant un verre de vin après le dîner, me révulsaient.
D’autres jours, ce flux incessant de paroles s’interrompait, et je me retrouvais devant les vignes enflammées par le soleil froid, leurs nervures surgissant comme l’alphabet d’une langue inconnue dont seul le glossaire sous sa coupole de verre à la mairie aurait pu me dévoiler toute la richesse. Quelle absurdité ! Me reprenant, je songeais à tous ceux qui avaient fouaillé dans les langues les plus diverses, étouffés finalement par le poids de leurs découvertes. Plutôt les vignes rousses et leur incandescence.

Piétons
Pendant longtemps, il n’avait pas eu le permis de conduire et marchait le plus qu’il pouvait. Dans les grandes villes, il ne prenait métro et bus que lorsque la distance était vraiment trop grande, sinon il traversait des quartiers entiers à pied, seul le plus souvent, car amis et parents se plaignaient de ses longues enjambées, de son incapacité à faire de plus petit pas.
Dans la petite ville où il se trouvait alors, les distances étaient insignifiantes pour lui. Elles l’étaient aussi semble-t-il pour un vieil homme qui marchait courbé et muni d’une canne, et qu’il rencontrait au moins une fois par jour au centre-ville ou bien sur l’un des ponts qui enjambaient le fleuve. Le vieil homme avait été très malade, apprit-il plus tard, on avait même dû l’hospitaliser plusieurs semaines. Sa logeuse lui avait raconté qu’elle était allé lui rendre visite et qu’il était alors bien mal en point. Guéri, il marchait de nouveau à longueur de journées, s’arrêtant parfois pour dresser la tête et regarder autour de lui à travers le verre épais de ses lunettes de soleil qui lui faisaient une figure étrange en ce pays hivernal, et surtout un peu lugubre.

Maison
La maison était dans une rue parallèle au fleuve. Un vieil arbre cachait la façade. Même en hiver, celui-ci assombrissait les chambres du haut. Entré dans le couloir, on accédait à l’escalier en passant devant la cuisine et le salon de la propriétaire. Celle-ci était généralement là, sauf en fin d’après-midi, car elle avait l’habitude d’aller « faire son tour ».
Jamais il n’avait connu maison plus sinistre. Ses habitants étaient des gens de passage qui louaient une des chambres du haut pour quelques semaines. Un d’entre eux toutefois y vivait depuis un an. Il avait une quarantaine d’années et travaillait dans une friperie de la ville. Il passait généralement ses soirées devant la télévision qu’on entendait sur tout l’étage.
La propriétaire était une femme un peu excentrique. Peintre à la retraite, elle avait les cheveux roux qu’elle portait longs, et accueillait les nouveaux locataires en leur faisant découvrir quelques-unes de ses œuvres aux motifs singuliers et sans chaleur.
Lorsque l’étranger arriva, elle lui montra les chambres à l’étage. Chacune d’entre elles était aménagée avec de vieux meubles, une table, un lit, une armoire et un frigo. Il régnait une odeur de naphtaline qui, après seulement quelques heures, fut insupportable au nouveau locataire. Alors il marcha souvent le long du fleuve, observant les hérons au crépuscule, et passa ses soirées dans un café du centre où l’hiver paraissait interminable.

Pensées
Il revenait dans cette maison bourgeoise. Il montait les escaliers et ouvrait la porte vitrée, accueilli par son chien. Sa femme était dans la cuisine et venait l’embrasser, ainsi qu’un enfant. Il posait son porte-documents et allait faire un brin de toilette dans la salle de bain sur la droite avant le salon.
Il revenait tous les jours plus ou moins tard, selon les embouteillages. Toujours avec le sentiment du devoir accompli, du triste devoir accompli. Ses parents étaient là, dans la chambre à coucher. Ses parents étaient morts quelques années plus tôt, lui et sa femme pouvaient désormais coucher dans cette chambre. Un chien courait en aboyant dans l’appartement. Le dîner était prêt. Son père qui avait été clerc de notaire avait son portrait dans des albums de famille au grenier, où sa propre fille avait encore sa chambre. Elle n’y était plus, mais l’enfant certains jours. Il allait s’asseoir dans un fauteuil et songeait un moment aux disparus. L’enfant qui était descendu jouait par terre sur le grand tapis. On passait à table.
Après le repas, on disposait les fauteuils devant la télévision et on regardait un film en mangeant une plaque de chocolat. Couché dans son lit, on avait une dernière pensée pour les disparus qui avaient dormi à la même place, dernière pensée qui se muait parfois en rêve.

Lieux
Il y avait des lieux sombres où il ne pouvait entrer. C’était une grange, un cellier ou un grenier. On y distinguait des jouets abandonnés, des bandes dessinées et des encyclopédies enfantines aux feuilles jaunies, des outils divers, des cartons qu’on avait refermés il y a longtemps et dont on avait oublié le contenu. De la lumière filtrait par le toit ou par en dessous, d’une petite grille au-dessus de laquelle on se postait pour voir si quelque chose bougeait plus bas. Il y avait un escalier abrupt éclairé faiblement par la lumière de l’après-midi. Des vêtements entassés servaient de coussins où l’on pouvait s’allonger et passer des heures solitaires sans être dérangé. Il n’y avait pas un bruit. Ces coins obscurs étaient les plus désirés. On était pareil à un de ces insectes qui restaient tapis dans l’ombre en attendant que la nuit vienne.

Revenants
La bonne odeur de l’herbe sous l’averse, voilà ce qu’il aimait retrouver à l’angle du muret de pierres, sur le chemin vers la rivière. Du temps avait passé, la maison avait été vendue et il n’avait pas mis les pieds dans ces environs depuis plus d’une dizaine d’années.
Il avait garé la voiture sur l’esplanade devant, après la marche solitaire était reparti dans la descente, croisant un autre véhicule. La femme qui conduisait ne l’avait pas reconnu, il avait fait demi-tour pour la suivre et la rejoindre. Il retrouva sa voiture garée sur le bas-côté, et elle en train de cueillir du houx en face de l’ancienne ferme de son père. Après la surprise de l’avoir retrouvé, elle expliqua qu’elle cueillait ce houx à cet endroit précis pour l’emmener justement à son père, c’est-à-dire pour le lui déposer sur sa tombe à quelques kilomètres de là. Elle dit aussi qu’elle regrettait ce temps où la ferme existait encore et où la famille et les amis s’y retrouvaient, ce temps bel et bien disparu dont ils étaient tous deux les revenants, l’un flairant l’odeur de l’herbe humide, l’autre coupant le houx.

Pays
Les vieux immeubles de briques rouges l’entouraient, et des visages de passants. Il était assis sur la selle de son vélo et se sentit tout à coup, à cet endroit précis, en pays étranger. Il habitait là pourtant depuis plusieurs années. Mais entre lui et les rues environnantes s’interposa un monde d’images si prégnantes qu’il se sentit traverser par leurs couleurs et leurs formes, incapable de continuer à avancer, incapable de reconnaître le chemin qu’il devait prendre. Il s’arrêta, posa le vélo contre un arbre, marcha un peu.
Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait entrer dans ce qu’il appelait une transe froide. À chaque fois les mêmes images apparaissaient, et surtout ce sentiment violent que le monde qui l’entourait n’était pas le monde réel, mais une illusion désormais effacée et recouverte par un univers qui avait été caché à sa vue. Cet état durait une minute ou deux, puis la perception normale de son environnement reprenait, comme si rien n’avait eu lieu.

Noms
Il regardait le vieil homme tourné vers la lumière sur la photo de ce journal retrouvé dans une malle. À cette époque, les hommes avaient donc des noms ! La sonorité étrange de celui qui était inscrit sous la photo retenait son attention, sans qu’il fût capable de le prononcer correctement.
Les noms avaient disparu il y a longtemps, et avec eux la faculté de nommer êtres et choses. Officiellement, on avait fait l’économie des dénominations, afin de faciliter la gestion du réseau informatique devenu pléthorique. Chaque chose et chaque être s’était vu attribuer son code-barre, que seules les machines savaient lire. Puis celles-ci avaient disparu à leur tour, et ne restaient plus que des code-barres devenus illisibles.

Portraits
Il ne l’avait jamais autant vu que depuis qu’il était mort et enterré : sur des dizaines de clichés dispersés dans des cartons, clichés du temps de sa jeunesse. Autrefois, ses amis lui avaient donné un nom de métèque à la réputation de mauvais garçon, avait raconté sa femme elle aussi disparue. Sur quelques photos le regard était parfois dur, et les moustaches brunes accentuaient l’apparence de virilité qu’il voulait vraisemblablement se donner. Il y en avait toutefois d’autres où transparaissait une expression de gentillesse et de douceur.
Cette antinomie du personnage était troublante. Curieusement, on retrouvait la douceur chez son père, et la dureté de façade chez le père de son père. La forme du visage leur était commune, l’intensité du regard également. À travers eux l’archiviste avait le sentiment de saisir l’âme d’un pays ancien, ignoré de lui, où les hommes portaient naturellement des fusils et se moquaient ouvertement de ce que les plus frêles pouvaient penser d’eux. À eux trois, dans leurs expressions diverses qui se rejoignaient et se conjuguaient dans les profondeurs de la lignée, ils étaient l’emblème d’un monde qu’on rêvait de rebâtir en secret.

© Laurent Margantin, 2008.


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