Jean-Claude Renard | Si je sors je me perds, 2

cristobal

On l’a toujours appelé Cristobal. Ce n’est pas son vrai nom. Mais ça lui ressemble mieux. Il aimait le gras-double, une pleine assiette tous les jours, cuit dans le vin. Un garçon unique, pas des bottes comme lui. Élevé au gras-double, c’était la raison sans doute. Cristobal réclamait tout le temps, pleurnichait. Après le gras-double, il pouvait avaler dix ou douze morceaux de sucre trempés dans l’eau. Il demandait, en redemandait. À propos de n’importe quoi, de n’importe quelle histoire qui tombait à table, il ajoutait « c’est comme moi ! ». Les bras levés ou un seul, il s’exclamait. À l’école, en récréation, à la cantine. Il lui restait toujours un pet de travers pour réclamer, ramener tout à lui et n’importe quoi.

– Oui mais toi, on t’a rien demandé ! répondait son père.

Ça ne rigolait plus. Cristobal reprenait alors un carré de sucre. Il gardait ses quantités de salades à raconter plus tard, des histoires inventées, de pleines volées. Un homme qui avait trouvé refuge dans un caveau de cimetière pendant la guerre, nourri aux chrysanthèmes, aux pétales de lys et de roses, Lamarck en bicyclette parti à la campagne élever des limaces, l’invention de la maison mobile et démontable, entièrement équipée. Un sale type, circulant en trottinette, tueur à la moindre contrariété, sans calculer, avec ce qui lui passe sous la main, un cendrier ou une casserole en fonte et qui profite d’un héritage pour devenir patron et voler ses employés. Un écrivain qui signe d’un autre nom pour raconter d’autres histoires atroces, pas avouables, pour agacer le lecteur… Un puits sans fond. Turbulent aussi, le martinet à côté, jamais loin de lui. Les lanières se fatiguaient.

« Nous raconte pas d’histoires ! » insistait son père.

C’était sa nature et plus fort que lui. Cristobal filait dans sa chambre, sans dire un mot, repartait vadrouiller, rapportait des paquets de livres, d’objets de poche, des gâteaux secs et fins aussi, des verres de toutes sortes, de toutes tailles, des poignées de porte. Il avait décidé de faire une collection de poignées de porte. Celles de l’école, de l’église, des magasins. On se rend mal compte mais ça en fait vite beaucoup des poignées de porte. Où qu’on soit. Dans toutes les pièces de toutes les maisons. À chaque porte, une poignée ! Il en a possédé quelques-unes et rapidement des dizaines. En fer, en plomb, de toutes les couleurs, en cuivre. Avec un simple tournevis fourré dans sa poche. Son obsession, c’étaient les mairies. Les églises et les mairies, là où elles sont les plus belles, les plus anciennes, avec des feuilles d’argent, des feuilles d’or. Cristobal grattait la feuille et me faisait voir. C’était du toc bien souvent dans les églises. Il gardait quand même la poignée, en souvenir, pas rancunier ni bégueule, fixait une étiquette, avec la date et le lieu. Il fallait seulement pas que son père tombe dessus. Clotilde faisait le nécessaire, gardait une partie de la collection.

Élevé au gras-double et au martinet, Cristobal était beau garçon. À dix-sept ans, il était amoureux de Marie Souris. Une blonde portant bien son nom avec sa face pointue, sa façon de marcher en dodelinant. Agaçante, affriolante mais pas méchante. Elle ne l’a pas pris au sérieux. Malgré le toutim comme dit Cristobal. Les fleurs, les vers récités et encore plus d’histoires et davantage de poignées de porte. Il a pleurniché comme d’habitude et s’est jeté à l’eau. On n’a pas compris ce qui lui passait par la tête, un caprice, une toquade peut-être parce qu’il ne s’amusait guère avec les filles, on le voyait bien déjà préférer les garçons et passer des heures à regarder les catalogues de vêtements pour hommes. Il en découpait des pages, alignait des collages, collectionnait les photos des acteurs américains. Sûr qu’il préférait les péplums, les gladiateurs en tutu.

Cristobal ne frimait pas au stade. Il rechignait devant les ballons, les filets suspendus, les pantalons de gymnastique. Sauvé des eaux, il a dit qu’il serait comédien. Apprenti dans un théâtre, il apprenait des pièces entières par cœur, des poésies, des chansons. Sans le sou, il a fini par trouver un emploi de surveillant, à la cantine, aux récréations, à l’étude. Il prenait une poignée de porte par-ci par-là. Le soir, son père lui servait un plat de gras-double. À l’école, les élèves ne travaillaient guère ou difficilement, rarement ou bien des moments à passer au crible. Ils n’y arrivaient pas. Cristobal récitait les classiques, tous les rôles. Improvisés, des trucs à lui, appris, récités. Des phrases qu’on n’entendait nulle part. Des serpents qui sifflent sur les têtes, des soldats partis cent, revenus mille… Classiques pour qui savait. Il s’agitait, grimpait sur les bancs, montait sur un bureau, passait entre les rangs, de la colère au rire. Il s’amusait, calculait ses effets. Il ouvrait la fenêtre pour commencer, gueulait un bon coup pour se faire la voix et jouait la comédie.

Ils ne l’ont pas gardé longtemps. Même les élèves n’en voulaient plus. Ils peinaient à étudier, à le maîtriser et le faire taire. Les parents s’en mêlaient, râlaient, s’appuyaient sur le règlement intérieur. Si on y regardait de près, reconnaissait Cristobal, jamais ils l’auraient mis à l’embauche. Il était temps qu’il parte, qu’il s’éloigne. Quand il est arrivé au service militaire, avec un grand manteau long par-dessus son pyjama, un album de Mickey et une pomme dans sa petite valise, ils ne l’ont pas gardé non plus. Cristobal avait demandé à voir l’Amiral. « J’ai une pomme de la plus haute importance pour l’Amiral ! » Son père était fou de colère. Un fils réformé, c’était une honte, la pire avanie.
« Pas de ça chez moi ! »
Il répandait partout que son fils avait une rotule dans la tête, une rotule en bouillie. On n’a plus rien compris quand Cristobal a voulu entrer dans la Marine, ni comment il a réussi à être engagé pour faire le tour du monde sur un cuirassier. Son père a retrouvé sa fierté. Cuisinier à bord, Cristobal s’amusait avec des rats de trois kilos et les jetait par-dessus le pont, tous les matins. Il travaillait dans un mouchoir de poche, dans la débrouille, un réduit organisé comme un meccano, sans beaucoup d’équipements. Obligé de déplacer, replacer, ranger, systématiquement, sans quoi c’était à ne pas y tenir. Avec peu de moyens, il fallait caler les estomacs. À défaut de temps, il allait à l’essentiel : la quantité et le goût. Sans emballage. Il cuisinait avec une roulante chauffée au fioul, servait les marins à la gamelle. Des grands ragoûts, du gras-double, un consommé de carottes, de navets, de choux et de poireaux taillés en bâtonnets un peu larges et braisés dans une marmite et puis des croûtes de pain. Potage au potiron, bouillon gras, soupe gratinée et maïs grillé, daube de joue de bœuf, carottes et nouilles. Des fritures encore, des plats en sauce, des crèmes, tout ce qu’on trouve chez Escoffier et chez Ginette. Mais pas de dessert, jamais de dessert. Cristobal n’aimait pas, proposait un sucre trempé dans l’eau. Rien de plus pour les matelots. Il avait mis dans sa poche le responsable des frais et des faux-frais, Follas, fin comptable, et rigoureux sur les factures des autres. Cristobal faisait ce qu’il voulait côté achats, comme un roi, quittait le bateau pour courser les commerçants, marchandait le fenouil, les poissons de chalut, les choux et le gras-double. Il glissait l’argent dans ses poches, son pourcentage.

À l’occasion, il jouait l’apprenti barbier coiffeur pour les marins et pour un franc. L’après-midi, il animait des émissions pour la radio, racontait des histoires abracadabrantes. Un éleveur de pingouins qui tenait mordicus à s’installer au Sahara, un vieil expéditeur, Lapérouse, qu’on n’a jamais retrouvé, forcément parce qu’il s’était retiré dans la jungle pour faire le commerce des arcs et des flèches dans un village indien, la recette de coccinelles farcies, en fricassée, avec une farce différente pour chaque aile de coccinelle. Fallait pas se tromper, rester attentif, sans quoi la fricassée était fichue. Il écrivait ses récits sur un cahier à carreaux, avec de grandes marges et relisait dans le micro, réinventait encore.

Son dada, c’était de rebondir sur ce qu’il ajoutait. On bouge les plaques de rue, on ne changera pas Cristobal. Il en a vu du pays, des ports et des garçons. J’ai toutes ses cartes postales encore. Des ports et des pontons. À bord du cuirassier, il donnait ses rendez-vous, entre deux histoires, deux services ou ses repas. La Marine n’en a plus voulu, de ses histoires ou de ses rendez-vous. Il est rentré, et s’est encore jeté à l’eau, on l’a encore repêché. Il avait rapporté un mainate des îles, Coco, tout noir et le bec jaune. Il parlait peu Coco le mainate, hésitait et reprenait après Cristobal.

– Marie ! Marie !

Cristobal levait sa baguette, commençait à chanter l’Ave Maria. C’était le signal, la levée de rideau. Coco sifflait et répétait après l’Ave Maria :

– Marie… couche… toi… Marie couche-toi !

Cristobal insistait, agitait la baguette, Coco répétait encore :

– Marie couche-toi là ! Marie couche-toi là !

Et Cristobal lui donnait un sucre trempé dans l’eau. Du coup, Marie Souris ne dodelinait plus, boudinée dans son astrakan. Elle marchait droit et vite. Et puis elle a fini par faire de grands détours pour éviter Coco. Cristobal m’a envoyé quatre pages de l’hôpital. Il a toujours écrit long. Plus que tout le monde. Il écrase ses médicaments à la cuiller, dans un verre de cognac. Il ne supporte plus le jambon purée, le poisson froid trop cuit, les petits pois et les haricots en boîtes. Il prendra bientôt la porte. Il rit en pensant à Clotilde, au paracétamol, cause encore Alan Ladd et du temps sur scène où il en transpirait de danser en collant. Il me demande si j’ai croisé d’autres plaques de rue, des nouvelles qui se seraient ajoutées. J’ai répondu en deux pages. Qu’est-ce que je pouvais lui raconter ? Même dans le désordre ? Chaque chose en son temps, j’y viendrai. D’abord le gras-double et le feuillet, le métier à tisser, le petit Guy et Pierre plus tard, la buanderie de Clotilde après. En attendant et court, j’ai dit qu’il fait froid, que je marche doucement, que je vois mal, que je me suis encore cassé le bras devant l’abbé Patureau, à deux pas de Coysevox, le sculpteur.

© Jean-Claude Renard, 2009, pour ce premier état de Si je sors je me perds.
La Persévérance du Crabe, 2009.


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