Sylvie Durbec | Histoires des robes de la faim

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Robes de la faim, début

Une petite robe bat au vent de pluie sur la route du Cailar.
Phrase idiote.
Pourtant comment écrire la robe d’enfant enfilée sur un panneau routier et le vent qui la fait bouger ?
Questions : est-ce vrai, cette robe, est-ce un fait ?
Réponses : c’est vrai, c’est un fait, un 16 décembre, sur une petite route, au Cailar, une robe d’enfant. Oui.
Questions : pourquoi l’écrire ? pour qui ? à quoi ça sert d’écrire cette robe ?
Réponses : Parce qu’elle était visible, mais pas de tous, parce que je l’ai vue.
Parce qu’elle était une surprise, sa couleur, son mouvement, contre le gris du jour.
Peut-être aussi parce que c’était la petite fille qui manquait. Comme toutes les petites filles. Il ne restait plus que la robe et ses couleurs. Le panneau portait le numéro 104. J’ai pensé : la taille 4 ans. Sur les étiquettes de vêtements pour enfants, on peut lire en effet 104/4 ans. La robe pourtant parlait d’une enfant un peu plus grande. Huit ans peut-être.
Questions : où est-elle passée ?
Réponses : si mince a disparu en laissant sa dépouille. A glissé le long du talus, roulé dans le fossé. A fui.
Lorsque je suis arrivée, tout était depuis longtemps achevé.
Pas de meurtre, non. Seulement une fillette qui a grandi et en a fini avec sa robe de petite. Nous sommes en vie, sur la route, séparément.
La robe  reste : tissu blanc avec des motifs imprimés de couleur vive.
La petite fille : corps libre ou contraint, enfant du vent et de la tempête ou de la terre immobile, celle que l’on voit autour du Cailar.
Questions : enfant gavé de nourriture ou privé de soin, enfant maigre, enfant obèse ?
Réponses : la robe parle d’une petite fille, c’est tout. Absente. Comme à l’école, lorsqu’on demande de dire présent à l’appel de son nom. Absent est la réponse du silence.
Questions : et si c’était le déguisement d’un petit garçon ou mieux l’habit d’un épouvantail ?

Réponses : la faim parle la langue des petites filles, brioches et beurre dans le panier de la petite en rouge, le loup au coin des étangs, ici, en Camargue, noir comme un taureau.
Dans toute fille, des jambes qui filent à toute vitesse. Le départ.
Questions : les garçons partent aussi ?
Réponses : Pas garçon, même si je l’ai cru longtemps. Pas cow-boy. La petite non plus. Dans le départ, dans la séparation d’avec la robe, le chemin, le temps. La petite et moi, deux filles.
Les filles ne cessent de partir, de se séparer.
D’abord de leurs robes.
Questions : et les garçons ? eux aussi se séparent ?
Réponses : pas vu de pantalon de petit garçon sur le panneau, une robe de fille, ce ne pouvait être un épouvantail, au bord de la route, qui effrayer ?
La peur ?

© Sylvie Durbec, février 2009


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