Laurent Margantin | La Main de sable, 22-32

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BIBLIOTHÈQUE
Il y avait trop de clochards dans la bibliothèque dressée au-dessus de la ville. On avait conçu celle-ci comme une tour dont chaque étage correspondait à une lettre de l’alphabet. Les livres de tous les domaines du savoir étaient mélangés selon ce principe élémentaire de classification.
Or la direction de la bibliothèque avait commis l’erreur de la décréter accessible à tous. Bientôt, les clochards de la ville vinrent s’y instruire à toute heure du jour et de la nuit, car elle ne fermait jamais. Comme les tables étaient communément occupées par les étudiants, ils s’asseyaient par terre, contre les fenêtres qui offraient une vue imprenable sur les monuments de l’ancien empire. Certains dormaient dans un coin. Ils ne dérangeaient personne.

Je me souviens que l’un de mes professeurs m’avait raconté y avoir travaillé pendant ses études. Il y était de service en soirée et les week-ends, quand les employés à temps complet étaient au repos. D’autres étudiants prenaient la relève à minuit.

Il m’avait dit avoir vu certains clochards prendre des notes, et cela l’avait intrigué.

INJURE
Le qualificatif de « nombriliste » à son endroit venant de personnes qu’il avait cru chères l’avait surpris. Alors il se pencha sur son nombril qu’il n’avait pas beaucoup regardé dans sa vie à vrai dire, et le trouva intéressant. Formant une espèce de spirale charnelle, sa réalité était secrète. Lui qui n’avait jamais prêté attention à ce point somme toute centrale de sa anatomie en fut durablement troublé.

C’est à cette époque qu’il commença la rédaction des Confessions du nombril, œuvre en douze volumes dont la parution en français puis dans de nombreuses autres langues fut un grand succès de librairie.

CHIENS
Les chiens marchaient dans la rue. Ils étaient trois. Ils passaient devant les boutiques et parfois s’arrêtaient pour regarder les vitrines. Il leur arrivait de rentrer, mais ils repartaient vite, chassés par les vendeuses. Devant un bar, ils urinaient discrètement dans un pot de fleurs, chacun à son tour. D’où venaient-ils ? Appartenaient-ils à quelqu’un ? Ils avaient plutôt l’air de chiens affranchis, errant librement par les rues.

Il m’arriva de les retrouver, chacun d’entre eux seul, allongé sur le trottoir. Sans doute se reposaient-ils de leurs virées faites à toute allure.

D’autre fois, je les retrouvais à plusieurs, nombreux parfois, courant sur les boulevards sans faire attention aux feux rouges, obligeant les voitures à les éviter. C’était alors une véritable cohorte de chiens, organisés comme des hommes dont les mœurs auraient été étrangères au commun des mortels.

CONVERSATION
Il se taisait et l’écoutait. Il n’était pas encore vieux, mais son regard sombre et sa barbe lui donnaient l’autorité du patriarche. À chaque fois qu’il prenait la parole, il disait seulement quelques mots d’une voix neutre, sans fixer son interlocuteur, concentré sur le seul déroulement de sa pensée.

Il arriva une seule fois que les deux hommes eussent une conversation dans le bureau de notre « administration » (un fragile préfabriqué au milieu des pins). Celle-ci dura à peine quelques minutes, mais son caractère exceptionnel fit qu’elle sembla plus longue au nouveau venu qui débutait chez nous. Il s’agissait d’un sujet qui m’était à moi étranger, d’ordre philosophique je crois. Comme la conversation avait lieu à voix basse et qu’ils étaient de profil, j’eus quelque peine à lire les mots sur leurs lèvres.

Je me souviens que le plus jeune osa d’abord poser une question au plus âgé au sujet d’un livre que ce dernier avait sur sa table. Celui-ci parut surpris, car il était l’un des seuls du groupe qui s’intéressât aux choses de l’esprit.

Ainsi commença entre les deux hommes un dialogue qui fut, par la suite, avant tout souterrain.

BIBLIOTHÈQUE
J’avais eu jusqu’à présent une salle à disposition. Dans cette salle, j’avais pu installer quelques étagères, bien pleines à présent de tous les ouvrages que j’avais rassemblés à partir de dons. De l’autre côté de la pièce, il y avait différents casiers dans lesquels on pouvait trouver des périodiques.

J’habitais une petite maison non loin du préfabriqué. Elle avait été entièrement construite en bois et en paille, comme celle du conte bien connu. Elle était à une cinquantaine de mètres de l’éolienne, mais je n’entendais rien, pas plus cela que le reste. Elle ne m’empêchait donc pas de dormir les jours de tempête.

Je ne savais trop pour qui j’avais monté cette bibliothèque. L’été, il y avait bien quelques visiteurs, de ceux qui participaient aux stages organisés par notre association. Ils entraient là pour lire le journal, ou par curiosité, mais n’empruntaient aucun livre. Sinon, qui serait monté sur le plateau pour profiter du seul espace culturel qui y existait ? En fait, j’étais une espèce de bibliothécaire-fantôme, sourd, ne pouvant prononcer que des paroles indistinctes, gardien des livres rares au milieu d’un monde où les livres même communs disparaissaient. Mais sans savoir pourquoi, je restais. En ancien moine, certainement habitué à la pensée de vivre au désert.

TRAIN
Cette ligne était en sursis. Ce n’était pas la seule, disait-on. Partout dans le nouvel empire on supprimait de très anciennes voies de chemin de fer, en raison du nombre insuffisant de passagers. Dans le train de nuit qui passait par ces régions rocheuses, on comptait quelques dizaines de voyageurs seulement. D’ordinaire, on était un à deux passagers par compartiment. Si bien que lorsque la nuit venait, on s’allongeait chacun sur une banquette, et on dormait jusqu’au petit matin, réveillé fréquemment par les arrêts ou les saccades du wagon.

On se disait à chaque fois que c’était le dernier voyage à travers ces vallées dépeuplées, alors on s’émerveillait peut-être plus intensément des points de vue vertigineux qu’offrait cette ligne de chemin de fer. Le jour était clair à l’arrivée, la fraîcheur de l’air en ouvrant la fenêtre du compartiment réveillait comme un bassine d’eau ramassée des torrents que nous longions.
Et sans doute la joie de notre présence en ces lieux écartés était-elle accentuée par le pressentiment que derrière nous les traces de notre passage s’effaçaient déjà.

NOM
Son nom ne lui avait jamais plu. Il ne trouvait pas en lui ce qu’il croyait être en tant qu’individu. Il aurait voulu un nom emblématique de l’image qu’il se faisait de lui-même. Mais celle-ci étant variable, aucun n’aurait pu le satisfaire totalement.

Aurait-il dû alors changer chaque jour d’identité ? Cette pensée le séduisait quelquefois. Il envisagea finalement de ne porter aucun nom. Il ne répondit plus à son patronyme, ignora son prénom toute une journée, ce qui lui fit bien entendu rencontrer nombre de difficultés. Anonyme, pouvait-on l’être sans disparaître de la circulation ?

FROID
En ce jour d’été, ils étaient venus lui rendre un dernier hommage. Comme il faisait très chaud dans la cour de l’hôpital, la fraîcheur de la morgue en face faisait du bien. On tire le mort rangé à l’horizontale, scène connue.

Le vieux n’exprima pas une grande émotion, plus de la surprise de le retrouver là. Le jeune fut frappé par l’immobilité des traits chez cet homme si nerveux et volubile. Le froid qui régnait dans la pièce et dans les cœurs des morts comme des vivants, où ils se rejoignaient peut-être.

Or le vieux allait un jour mourir à quelques pas de là, dans l’hôpital. Peut-être cela lui faisait-il du bien, de reconnaître les lieux.

GRENIERS
Au grenier de cette maison en ville, il y avait des livres, des jouets, des vêtements et des outils de bricolage. Ceux-ci étaient distribués dans différentes pièces.

Dans le second grenier à la campagne, plus petit, on trouvait les vêtements dans une vieille armoire. Les jouets et les outils de bricolage avaient été entreposés dans la grange. Les livres – des livres de poche pour la plupart – étaient dans une pièce en bas.

Dans la dernière maison furent rassemblés les jouets, les vêtements et les livres au grenier. Les outils se trouvaient dans l’atelier de la grange, et l’on ne vit jamais personne y toucher vers la fin.

En une vingtaine d’années, rien ou presque n’avait été jeté, mais simplement redistribué, en fonction de l’architecture des lieux. Ainsi les objets étaient restés, survivant à leurs propriétaires, espèces de fétiches intouchables.

TOMBE
Qui venait, des siècles après sa disparition, poser des cailloux sur la tombe de l’Oublié ? Il y avait bien sûr les enfants : ils jouaient dans ce cimetière qui ressemblait à un parc pendant que leurs parents déposaient des fleurs un peu plus loin et nettoyaient une sépulture. Mais les cailloux étaient trop nombreux, et il fallait voir dans la plupart d’entre eux une forme d’hommage secret et anonyme.

La pierre tombale était massive, elle avait été prélevée au massif montagneux qu’on apercevait à l’horizon. À son sommet, elle était percée, donnant à l’ensemble une apparence mystérieuse qui la distinguait des autres tombes. Ainsi, il était possible que des visiteurs se fussent arrêtés, et, ne voyant ni nom ni date, eussent voulu rendre hommage à l’Oublié.

Ou bien – c’est ce que la femme qui m’avait conduit là, sur la colline, avait imaginé – la présence de ces petits cailloux s’expliquait par un rite ancien selon lequel les hommes oubliés de leur vivant venaient se recueillir devant cette tombe, au moins une fois par an. Cela se passait la nuit, me disait-elle. Et elle me raconta qu’on avait vu des attroupements se former chaque nuit du solstice d’été.

© Laurent Margantin, 2008.
La Persévérance du Crabe, 2009


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