Laurent Margantin | La Main de sable, 13-21

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Vue
La vue depuis la chambre de l’immeuble était vertigineuse. La fenêtre était un poste d’observation auquel il revenait sans cesse. Il était seul des journées entières. Malade, il devait « garder la chambre », ce qui signifiait pour lui surveiller ce qui se passait au dehors. Pouvait-on habiter ou garder une chambre autrement ? Il connaissait des vues horizontales et larges, loin de la ville. Cette vue était large à la verticale comme à l’horizontale.

Des représentations de chute se formaient naturellement en lui. Peut-être est-ce là, à ce poste, qu’il envisagea ses premières chutes, vite combinées à des idées de vol. Savait-il qu’il était de la première génération à pouvoir vivre et grandir si haut pour un loyer tellement modique ? À côté, dans les autres chambres, on jouait parfois du tambour des nuits entières. Savait-il que les joueurs de tambour vivaient pour la première fois à cette hauteur, et découvraient également la vue verticale ? S’imaginait-il qu’eux aussi pouvaient se représenter chute et vol ?

Errants
On les a vus débouler un jour de mars ou d’avril, je ne me souviens plus exactement. Il pleuvait, ils avaient passé plusieurs jours à errer sur le plateau, s’abritant la nuit dans des grottes. Le brun, le plus bavard, portait un jerrycan rempli de vin, ils avaient picolé tous ces jours pour tenir le coup. Le blond avec des lunettes ne parlait pas. Tous les deux s’étaient mis debout enveloppés dans des couvertures en face du poêle, frigorifiés. Il pouvait faire très froid à cette période de l’année la nuit dans une grotte. Pendant qu’ils se réchauffaient devant le poêle, ils se tournaient de temps en temps vers nous qui étions attablés et nous lançaient des regards de bêtes sauvages et affamées.

Nous les avions bel et bien accueillis comme des animaux pourchassés, terrorisés à l’idée qu’on puisse les rattraper. Qu’étaient-ils venus faire sur le plateau ? Plus tard, ils nous racontèrent qu’ils étaient « partis dans un délire », qu’ils étaient montés jusqu’ici sans savoir où ils allaient, ayant épuisé, croyaient-ils, toutes les destinations.

Pays
Sa langue était pauvre, mais rapide et tonique. Fermier, ses visites étaient brèves, car il était toujours en chemin vers une tâche à accomplir. Son maniement de la faux restait agréable à voir. À soixante-dix ans, il allait encore couper du bois en forêt, et engrangeait tout seul les bûches pour l’hiver. Son corps était sec et nerveux, sa gouaille et son accent du cru faisaient de lui une autorité dans le hameau, où ne résidaient désormais que des couples ou des familles de passage. C’était un survivant, oui, avec quelques autres dans les environs, plus réservés et distants.

Il semble que l’homme auquel il rendait parfois visite, d’une vingtaine d’années plus jeune que lui, appréciait sa présence, alors qu’elle irritait parfois sa femme. N’était-ce pas ce genre d’hommes qu’il avait fréquentés enfant, dans une autre région ? Chasseur, pêcheur, faucheur, bûcheron à l’occasion. Toutes les images d’un pays disparu devaient renaître en sa présence, images qu’il conservait cachées dans sa mémoire et au fond du grenier, dans des boîtes qu’il n’ouvrit jamais devant moi.

Travail
Ils se mirent au travail le lendemain. Il ne manquait pas de choses à faire, de travaux à commencer ou à poursuivre, et ils se débrouillaient bien pour tout ce qui était pratique. Le brun continuait à causer plus que le blond. Ils avaient chacun un lit dans le dortoir, inoccupé à cette saison. L’une des règles à respecter était l’interdiction de consommer de l’alcool. On devinait bien que ce serait dur pour eux. On espérait simplement que l’activité physique leur permettrait de tenir.

Une fois par semaine, ils pouvaient participer à des réunions où tous les problèmes de la vie en groupe étaient discutés. Ils y assistèrent une ou deux fois au début, sans dire un mot. Puis on ne les y vit plus.

Seul celui qu’on appelait ironiquement le patron avait un contact plus approfondi avec eux. Il savait plus de choses que nous sur leurs origines et leur parcours. Visiblement, il tâchait de les aider comme il pouvait.

Roi
On ne s’attendait pas à trouver dans ce village médiéval dont les ruelles en pente convergeaient toutes vers la basilique, et où le commerce semblait tourner autour de la vie religieuse et même pénitente de ses habitants, on ne s’attendait pas à trouver cette demeure. Située en contrebas de la basilique, elle semblait pourtant la défier de ses deux fenêtres tournées vers elle, éclairées par le soleil de l’après-midi de printemps.

Avant d’accéder à la propriété, il fallait passer un porche. Le jardin était grand et ouvrait sur la vallée. La demeure elle-même surplombait le jardin. Des hommes et des femmes entraient et sortaient librement en montant ou descendant l’escalier qui menait à la porte d’entrée, comme s’ils participaient à une procession d’un genre inconnu.

Du bureau placé devant les fenêtres de la chambre, le regard plongeait sur les champs et les forêts tout en bas. Quelle poste d’observation c’était ! Autour, dans la pièce, on passait devant des bibliothèques dont les vitrines renfermaient des œuvres littéraires et historiques. Derrière, dans le coin qui donnait sur la rue, il y avait un lit à baldaquin. Quel règne s’était achevé ici dans l’indifférence générale, règne auquel désormais, longtemps après, des pèlerins en jeans et chaussures de marche venaient rendre hommage dans un silence d’église ?

Soldat
Il était un très vieux rescapé. Plus que centenaire, il n’avait pourtant cessé de se voir au milieu des morts, encore au combat avec eux. D’autres avaient accepté tous les honneurs, lui les refusait systématiquement. Survivant, il avait vécu à l’écart, dans la fidélité à tous ceux qui n’avaient pu s’échapper du désastre. Marié après la guerre, il s’était installé dans le village où il était né et avait travaillé comme cheminot jusqu’à la retraite. On se souvenait bien de lui. « Il jardinait, fumait sa pipe. Les oiseaux se posaient sur son épaule. Il nourrissait des hérissons », racontait-on.

Il arrivait que des bourgeois et des notables viennent le célébrer en compagnie de photographes. Il s’asseyait un moment avec eux, puis se levait brusquement pour regagner sa chambre. Il disait que ceux qui étaient morts au champ d’honneur n’avait même pas eu de cercueil, et voyait dans ces visiteurs bruyants les descendants de ceux-là même qui l’avaient envoyé au massacre, et qui plus tard avaient collaboré avec l’ennemi.

Langue
La chambre était au sous-sol. La seule fenêtre donnait sur l’allée devant la maison. Des pieds allaient et venaient, on ne voyait pas plus, sauf lorsque des enfants passaient. Il avait ramassé des feuilles de peuplier et les avaient punaisées au mur en une espèce de fresque automnale, comme si elles étaient emportées par le vent. Il les appelaient « feuilles volantes ».
La famille à l’étage était compréhensive avec lui. Le père et surtout la mère entendaient sa langue. Lui, le visiteur, était sans le sou, dans un pays étranger, et sa situation n’était pas glorieuse. Ayant changé de pays, il avait également changé de famille.

La fille avait sa chambre à côté de la sienne. Il était venu pour la voir, mais elle l’ignorait. Ses parents étaient désolés de cette situation, et tentaient de l’améliorer en les réunissant pour les repas.

Quant à elle, elle partait dès qu’elle pouvait rejoindre ses amis. Pendant ce temps, le visiteur restait au sous-sol à rêver devant de son herbier mural, et lisait quelques pages dans sa nouvelle langue.

Pays
Les mots mêlés à la lumière de midi du salon donnaient corps aux absents. Dehors, dans la rue, aucun passage. Plus loin, près du fleuve, ils allèrent longer des usines disparues où eux et leurs amis morts avaient travaillé pendant la guerre. Usines de jouets. La ville s’était vidée de ses anciens habitants, morts eux aussi. À la place des usines on bâtissait des pavillons pour les nouveaux venus qui travaillaient chez eux ou bien loin d’ici. Où étaient cachés les enfants ? Dormaient-ils à cette heure ? Jouaient-ils à l’intérieur ?

En marchant, il écoutait les deux vieux et leur fils reconstruire la vie passée du quartier, et pensait à ce qu’il appelait sa banlieue de l’âme : ces amis d’une province pas si lointaine mais « enclavée » qu’il n’avait vus qu’une dizaine de fois depuis l’enfance mais qui avaient été toujours là, par des cartes d’anniversaire, par des appels téléphoniques, par les récits qu’on faisait de leur vie voyageuse.

On prit quelques photos devant le fleuve, comme pour se persuader qu’on était encore vivant dans ce pays.

Départ
Elle passa devant lui à la gare. Elle traversa la grande salle calmement au milieu des gens qui se pressaient. Elle se ne s’arrêta pas aux guichets, et passa devant les salles d’attente vitrées. Il ne put s’empêcher de la suivre, alors qu’il devait normalement se rendre dans la direction opposée.

Il l’imaginait brune sous son bonnet, aussi à cause de sa démarche et de sa taille. Mais peu lui importait la couleur de ses cheveux. Comptaient seulement cette démarche et la situation – un départ dans une gare – qui correspondait exactement à ce qu’on lui avait annoncé. Il s’attendait presque à ce qu’on appelle son nom dans les haut-parleurs.
Ce degré d’agitation chez lui fit qu’il continua à la suivre sur le quai où ne partaient que les trains de nuit. Il fallait que ce train eût des compartiments. C’était le cas.
Il monta, sans se souvenir du reste.

© Laurent Margantin, 2008.
La Persévérance du crabe, 2009.


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