Un libraire de rêve, une lidi…

mur-neige

Laissons-nous aller au rêve du libraire idéal. Celui qui connaît mes goûts et mes désirs, ma sensibilité et qui s’y attache, en toute discrétion – et à discrétion. Le libraire est avant tout un lecteur, et un fournisseur qui connaît sa clientèle. Oublions celui qui refuse de répondre aux interviews sous des prétextes futiles : (à Paris) Le numérique? ça me rapporte 1 à 5% pour un investissement en temps disproportionné ; (à Paris) le projet n’est pas prêt, on ne communique pas ; (à Chinon) comment voulez-vous que je fasse un site, je suis déjà obligé de vendre des jouets pour subsister ; (à Montauban) un livre de cuisine ? ah, non, pas de ça chez moi, regardez sur Amazon… (On ne soupire pas, on ne rit pas, tout est réel.)

Critique, le libraire que j’aime a toutes les compétences requises pour lire et élire. Il sélectionne les textes en fonction de ses goûts, qui donnent à sa librairie son identité, son authenticité, son charme. C’est lui le chef d’orchestre. En fonction d’un équilibre entre musiciens, qu’ils soient auteurs ou écrivains, et programmation, ou édition. Les instruments, langues ou genres littéraires, sont savamment placés selon un agencement qui vise à l’équilibre, dans des rayons bien ordonnés (ou pas rangés, exprès). Pour l’oreille du mélomane, pour le goût du lecteur. Le libraire se permet même parfois des petites fiches sur ses bouquins présentés alors en piles, 4e de couv sur la table ou le présentoir, couverture alléchante face à face avec le flâneur.

La couverture attire le regard. Par ses couleurs vives ou son sobre graphisme, par son titre ou son auteur, ou la petite fiche manuscrite qui y est trombonnée. Le promeneur risque un geste. Il tend le bras, soupèse, feuillète, retourne, lit le texte de présentation. Ah ! Un instant, il hésite. Ouvre le livre, en lit quelques lignes au hasard, la première page souvent – si travaillée – la dernière rarement, pour garder la surprise. Ouvre au milieu, au hasard. Se laisse emporter. Oublie tout : qu’il est debout, des sacs dans les jambes, les gamins autour de lui, avec leurs cartables, leurs mains couvertes de chocolat et de miettes plus ou moins grasses. Que le temps est compté entre le retour à la maison, les courses, les devoirs, la préparation du dîner, le bain, le dîner, les dents et bonsoir.

Il lit. Tourne quelques pages. Sourit. Machinalement, il passe son doigt de la pointe du nez aux sourcils, soulevant un peu ses lunettes ; et retour.

Le libraire débutant le guette : va-t-il acheter ? Se lance – c’est le premier client de la journée qui prend un livre dans les mains. Pas question de le lâcher, celui-là.

« Je peux vous aider ? »
Patatras !
« Non, merci. » répond le quidam gentiment, avec un sourire. Il a posé le livre, surpris dans une intimité qui ne regardait personne. Ses sacs se répandent : pommes, mandarines roulent. Un des enfants, qui se tortille, a besoin de monter à la maison à toute allure. Tant pis, ce sera pour une autre fois.

La lecture est intime. Le libraire indique, discrètement, précisément, ce qu’il aime. Il voit, mais ne regarde pas. Ainsi, seulement, se sentant en confiance, le lecteur pousse-t-il la porte, entrouvre-t-il un livre. Les liseurs, gros lecteurs, viennent régulièrement. Travaillant beaucoup chez eux, ils ont pour habitude d’aller bavarder avec le libraire. De livres, du métier, du quartier. De ce qui les oppose ou les rapproche. Ainsi sortent-ils d’eux-mêmes pour toucher à l’infini des livres.

Quelquefois, ils reviennent avec ces liens vers l’infini dans leur poche. Souvent, ils n’achètent rien ou presque. Non pas à cause de l’indiscrétion du libraire qui est souvent la personne la plus attentive qui soit, mais à cause des cabas, cartables, ou d’une fragile construction de papier coloré entre les doigts. A cause du prix des livres aussi. Bien des liseurs n’ont pas le sou. Je suis bien placée pour savoir que le livre n’est pas cher, mais davantage pour constater que son achat est un effort. Livres, chaussures, chauffage et viande : quatre luxes. Il est nécessaire de le rappeler, beaucoup n’en ont pas conscience. Pourtant, on sait tous à quel point ces luxes-là sont essentiels.

Quel plaisir à chaque fois de découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux rythmes qui donnent couleur à la voix. Même sur dix lignes. Envie de vivre plus longtemps pour lire davantage. Et puis, un fait réel survient qui nous arrête. L’argent ou le quotidien. A nouveau monter cinq étages, avec sacs et enfants agrippés, fatigués. Enchaîner les gestes.

Imaginons que l’argent ne joue pas. Rêvons… Et si le libraire de ville proposait des services ? Une boutique pour le lien social et l’atmosphère, un site pour l’indispensable connexion au monde et à son actualité, désormais en ligne, pour une cohésion avec les autres secteurs du métier, certes. C’est la base. Mais choisir dans la librairie, régler, et recevoir les livres quelques heures plus tard à la maison. Dans la boîte aux lettres en bas, dans l’ordinateur sur son bureau ou sur le paillasson au cinquième. Comme un cadeau.

(c) Constance Krebs, 2009.

P.-S. : La plupart des bons libraires sont des libraires de rêve, mais le livre sur son ordinateur, ce n’est pas gagné. Pour vous aider, libraires qui rêveraient de la clientèle parfaite, voilà ce que proposent les photographes.
Voir aussi l’avenir du livre, qui décide peu ou prou de l’avenir du libraire de rêve. C’est chez Léo que tout est dit.
Voir encore le groupe du SLF, qui lance une lidi. Très joli nom pour une librairie indépendante et numérique, un avant-goût de ce que pourra être un portail de libraires…


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