Jean-Claude Renard | Si je sors je me perds, 1

mur-chat

Aspirine, Doliprane… Pour ma tête. Praxinor pour la tension. Ou Heptamyl… Digoxine pour le cœur. Ou Lasilix… En comprimés. J’avale des semainiers. Par kilos. Je ne manque de rien. Buffets, placards, étagères. Des armoires. Plein, à ras bord, qui craquent. J’ai tout. L’essentiel, le reste. Un minimum. Tout se garde. Sauf la limonade, la béchamel. Ça supporte pas le temps. Pas de hasard si la crème a été remplacée par du beurre, de la farine et du lait. Affaire de sous, d’économie. Il n’y a guère que les plaques de rue, le nom des gens sur les plaques en fer pour se conserver. Damrémont, Vauvenargues et Becquerel. Pour chaque rue, chaque place, une plaque, un nom. On en apprend de belles. Mieux que le dictionnaire. Les inventeurs, les artistes, les ministres : allez hop ! à la rue. Avec leur nom sur une plaque. Comme le chevalier de La Barre. Dehors ! Pareil si le temps se gâte. J’en ai croisés, tiens ! Lamarck, le naturaliste, dans la foule, et Coysevox, le sculpteur. On en voit du monde. Pour un oui, pour avoir fait ci ou ça. Au mérite. J’ai même vu le général Caulaincourt sous la neige. Et pourtant, une plaque de rue sous la neige, c’est pas courant, collées au mur comme elles sont. Girardon, je ne me souviens plus. Je n’arrive pas à me rappeler, j’ai beau repasser devant lui. Sculpteur, aviateur, médecin ?… Il y a des titres, des noms que j’oublie plus facilement. Je m’y retrouve mieux avec les comprimés, mon intérieur, buffet, carillon, mon fauteuil à bascule, la cage de Coco et mon escabeau. La reproduction de la Vierge à l’enfant, c’est moi qui l’ai posée, comme la publicité Lustucru et le chocolat des Frères Amieux à côté du carillon, au-dessus des cartons vides. Mon buffet, mes tiroirs et mes médicaments… Rien que pour les yeux. J’en avale avec ce médecin de quartier. Il est du quartier, mais je ne sais pas s’il est vraiment médecin. Il me dit : « On ne vous opère pas de la cataracte parce qu’elle est trop légère. » C’est un fait, j’y vois légèrement. Il faut prendre son mal en patience. Je le sais bien, à force de l’entendre. Tous les médecins de quartier se sont donné le mot. Je passe de l’un à l’autre.

Qui qui rit, mon compte est fini !

Je mange du pain et des radis !

Natures, ou avec du gros sel les radis. Parfois sautés à l’huile d’olive. Ça change. Ça surprend. Et meilleur encore avec un radis noir taillé en rondelles. Le médecin me reproche de rester debout. Il est drôle. J’y suis lorsque j’ai quelque chose à faire ! Si encore je sortais ! Au compte-gouttes ! J’en ai assez vu, de quoi tenir la dragée haute des heures. Ça grouille sans en avoir l’air. Le petit Guy, Buffalo Bill, le mécanicien et son Maigrichon, la marchande de linges… À force de raconter des histoires horribles, les histoires horribles finissent par dégringoler. C’est Cristobal qui a insisté. Cristobal en a fait un métier de ses histoires. Il tient à moi, à me faire la voix. Faudrait pas t’arrêter de parler me dit Cristobal, tout raconter, ne pas t’arrêter, continuer, en rajouter et recommencer avec les chansons, dans le désordre même, pourquoi pas, ne pas t’arrêter encore. Il prend des notes par fagots, en pagailles. Parce que là où il est, à l’hôpital et imbibé, arrosé de cognac, il oublie, des pans entiers, des bribes. Il confond, noyé dans les existences, passe du coq à l’âne, joue à saute moutons avec la vérité, dissimule, embellit. Raconter des histoires, les siennes à côté, quand on n’a plus les dates, les gens et leurs occupations, le début et la fin des histoires, c’est pas facile. Pour ça il a son carnet. La bouteille d’un côté, discrètement, le carnet de l’autre. On n’est jamais bien sûrs de se rappeler toujours. Quand je le quitte, je le vois lever la main, il a les doigts qui se tordent, son visage se déforme un peu, il sourit comme avant. Comme toujours. Il s’efface, disparaît, le bras encore en l’air. Il sait la rigolade à venir, sans effet de manche. T’arrête pas qu’il me répète encore de loin, tant pis pour le désordre.

© Jean-Claude Renard, Si je sors je me perds, avant-dernier état, 2009.
La Persévérance du Crabe, 2009.


About this entry