Laurent Margantin | La Main de sable, 6-12

mur-voisin

DESSINS
Il s’approcha de moi pendant que je dessinais.
― Qui est-ce ? me demanda-t-il.
― Un homme que j’ai vu à midi, un serveur du café où j’étais assis. Il était dans un coin en train de déjeuner… Il faisait quasi mécaniquement une série de gestes que j’ai essayé de rendre. Là, il tient le morceau de viande des deux mains et mord dedans à pleines dents. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un tel geste. Dans le dessin suivant, je le représente en train de s’essuyer la bouche avec une grosse serviette blanche, se couvrant la moitié du visage, comme s’il avait une gueule plus qu’une bouche. Dans cet autre dessin, je montre comment il se sert de la même serviette pour s’éponger le front. Et enfin, le voici se léchant les doigts un à un. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il a fait cette même série de gestes plusieurs fois… Comme totalement absorbé par ce qu’il faisait, indifférent à qui pouvait le regarder.
― Veux-tu te moquer de lui à travers ces dessins, le ridiculiser ?
― Non, surtout pas…
― Veux-tu enseigner quelque chose, par exemple aux enfants ?
― Non plus…
― Alors à quoi bon ?
― Je ne sais pas, dis-je finalement en rangeant le fruit d’un après-midi de travail dans mon carton à dessins.

ABRI
Il pleuvait sans interruption depuis plusieurs jours, on aurait cru des semaines. Dans l’ancien presbytère colonisé par la troupe cosmopolite, la vie avait ralenti. Chacun se sentait coincé entre ces murs humides et ces plafonds bas. Avec la pluie, curieusement, avait cessé toute vie communautaire. La cuisine était traversée par des animaux pressés de retourner dans leur coquille. On n’entendait que la pluie battre les tuiles et le sol inondé, bien que l’eau partît vite s’enfoncer dans la terre et disparût dans le calcaire du plateau.
De l’autre côté de l’étroite allée qui menait à l’entrée du presbytère, il y avait le cimetière, et, au-delà, une chapelle abandonnée. On entendait parfois les brebis beugler dans la bergerie du hameau, sinon c’était la pluie et des portes qui s’ouvraient et se fermaient, sans qu’on puisse savoir exactement où. Toute la terre – la pierre des tombes et les vitres, la tôle des voitures et les feuilles des arbres – était un grand tambour à la peau parfaitement tendue battu nuit et jour. Bientôt le rythme s’empara de nos cervelles, qu’elles fussent éveillées ou endormies, et il nous sembla que la pluie claquait sur nos propres os de vivants comme sur ceux des morts à quelques pas de nos lits.

LIBRAIRIE

C’était une épave échouée en plein cœur du village. La devanture en bois usée par le temps, les lettres de l’enseigne à demi effacées, des rideaux beiges délavées, les vitres sombres. L’impression était sinistre. Quels livres avait-on pu vendre entre ces murs fragiles, exposés au vent et aux intempéries ? Des années, longtemps, elle captiva l’attention de l’adolescent avide de livres qui hantait cette rue. Elle était bien comme un phare abandonné, comme une sentinelle morte debout et dont ne restait que le squelette.
Cela avait commencé par les livres, puis ce furent les médicaments, les produits électro-ménagers, les outils de jardinage. Seuls le pain et la viande avaient tenu le coup. Une malédiction devait peser sur ce village, c’est ce qu’on se dit le jour où le dernier hôtel brûla.

CONTE

Ils l’avaient trouvé au-delà du pré, dans la zone fraîchement déboisée de ses terres : le sol était couvert de branchages et de sciure. Lui se tenait debout, appuyé sur sa canne, un visage de paysan débonnaire mais visiblement sénile. Le voisin et l’enfant qui l’accompagnait essayèrent de parler avec lui, mais ne comprirent rien aux quelques mots qu’il malaxa dans sa bouche. Son fils avait été retrouvé pendu dans la grange quelques temps auparavant. Les promeneurs le savaient, en habitants du même canton.
Le vieux et son fils portaient le même nom que le propriétaire de la célèbre chèvre dans le conte. Cela troubla l’enfant. C’est donc ainsi qu’un personnage de conte pouvait finir !

CARTES POSTALES
Dans la rue principale du village, les escaliers étroits menaient à une porte en bois couverte de cartes postales aux couleurs délavées par la pluie, blanchies par le soleil. Jamais il ne l’avait vu sortir ni entrer. Comme jadis, lorsque enfant il allait se promener sur le chemin à travers les champs, chemin qui menait à la ferme à l’écart du hameau. Là non plus il n’avait pu voir son visage, juste quelques moutons qui paissaient dans un pré derrière. Il longeait le domaine alors, sans pouvoir saluer celui qui, un jour proche, lors de ce que le journal appellerait un « drame de la jalousie », se saisirait d’un fusil et abattrait son rival.
Les cartes postales sur la porte en bois du village où il vivait désormais caché, à une dizaine de kilomètres de son ancienne ferme, étaient-ce les mêmes que celles qu’il avait reçues et collectionnées dans sa cellule ? Hors de celle-ci, il continuerait à vivre reclus quelques années dans ce misérable logis, puis mourrait seul, sans qu’un de ses anciens voisins eût seulement vu son visage et ait pu le saluer. Car qui serait allé frapper à la porte de celui qui, disait-on tout bas, avait « purgé sa peine » ?

SANGLIER
Je lui avais apporté une figurine en pâte d’amande représentant un sanglier. Quelques heures avant de mourir, assis dans un fauteuil à côté de la fenêtre, les jambes croisées comme il aimait les avoir quand il voulait être plus à l’aise, il prit l’objet entre ses doigts et le contempla. Avant cela, sa tête avait été longtemps inclinée, comme s’il avait été absent de ce qui se déroulait autour de lui. À la vue de la figurine, il releva la tête et me regarda. Son visage était très amaigri, mais la vie brûlait dans son regard soudain ressuscité.
– Je me souviens, me dit-il. Fallait faire attention avec eux. Ils sont rapides. Un coup de fusil, tu le rates et il détale dans un fourré comme une flèche. Pas le temps de recharger et de tirer à nouveau, il a filé.
Que sa vie se fût achevée sur l’intense évocation de ce moment endiablé d’une partie de chasse, cela ne me surprit guère et me réjouit. Dans ses yeux éclairés par le souvenir de cette cavalcade, je vis qu’il n’avait pas abdiqué et que même au milieu du désastre il n’abdiquerait jamais.

VISAGES
Il disait que les visages étaient en train de disparaître. Sous leur graisse, sous leur passivité, ou bien, autre cas de figure (si je puis dire), recouvert par un masque anxieux et réactif à toutes les excitations. Bientôt, disait-il encore, il n’y aurait plus que des hommes sans visage, des têtes sans traits ajoutait-il dans une grimace désespérée.

© Laurent Margantin, 2008.
La Persévérance du Crabe, 2009.


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