Thibault de Vivies | L’était une fois dans l’Ouest, 1-1-3

Le livre, c’est celui d’un monde au bord. Les personnages pourraient être paysans, ouvriers ou simplement déclassés. Ils habitent entre ville et bois. Les enfants semblent loin. Sont-ils prodigues? perdus à jamais? ou l’un là encore, mais pour combien de temps? Soudain, un homme surgit dans leur vie fanée. Sa présence déstructure le reste de dialogue, malgré toute la tendresse du couple.

Le ton, c’est celui d’une voix singulière, celle de Vivies. Les autres voix sont celles des personnages, pour qui la seule intrigue n’a pas grand sens. Il s’agit de vivre, bon sang! Et de ne pas avoir froid. Dialogue enchevêtré dans un apparent monologue, on dirait un théâtre musical, une pièce où l’on ne verrait pas les personnages, mais on les entendrait. Où les voix se fonderaient l’une vers l’autre, comme on voit des fondus enchaînés au cinéma. Symphonie du couple, au bord du monde, mais dans sa vie.

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Saison 1 [l’hiver]
letait-une-fois

1er épisode [jour de repos]

Séquence 3
On avait dit quelqu’un rentre et rien ne sera plus comme avant ça non plus comme avant oui ce n’est peut-être pas suffisant j’en conviens un étranger qui passe dire bonjour pour rassurer de la présence des hommes pas loin dans les parages mais on s’accroche à ce qui nous vient à ce qui nous arrive du dehors notre salut pour la journée à venir alors on consigne les événements dans le carnet du jour avec les premières pages de l’année en cours, comment tu te sens mon homme car ça signifie après tout que tout peut nous arriver à tout instant de la journée prêts à recevoir avec la stabilité en fragilité pour de bon tant que le verrou ne sera pas installé il faut s’attendre à tout, es-tu prêt à courir le risque ?… En attendant la réponse de son homme elle replace le bol lavé au-dedans de la commode oui y a bien le repas de midi à préparer désormais avec les légumes au fond de la marmite et les allumettes pour faire partir le feu, faudra bien penser à changer la bonbonne de gaz mon gars ne compte pas sur moi pour toujours faire les choses à ta place car à chacun ses taches on avait dit y a toujours la possibilité de revoir le contrat si on le souhaite il est peut-être encore temps.

Et lui c’est qu’il prend le temps de réfléchir et ça fait les cents pas les uns après les autres à petite vitesse rien ne sert de précipiter oui on a bien eu cet étranger un moment qui est passé oui on a refermé la porte derrière lui et il a repris le chemin vers où il a décidé de s’aventurer et qu’est-ce qu’il se trame derrière ça un homme un bonjour avec une sacrée présence Nom de Dieu c’est pas donné à tout le monde, qu’est-ce qu’il nous reste après tout ça ?… L’homme dans le couple accuse le coup comme on dit il s’allonge sur le tapis disposé à même le sol à mi-chemin entre le sofa et le poêle et il repense sûrement à ce qu’il vient d’arriver où comment donc retomber sur ses pattes et où donc on en était avant ça avec d’autres préoccupations qui ont leur importance aussi alors on passe à autre chose et c’est mieux ainsi… L’est pas bien à sa place l’homme dans le couple avec la meilleure disposition des choses et on m’avait dit tout s’installe naturellement entre un homme et une femme avec pas trop de surprises et on m’avait dit chacun saura bien où se tenir au mieux dans l’espace avec les tâches simples bien réparties et ça me vient d’un coup le chamboulement le bouleversement et pourtant la situation a bien été rondement menée, c’est que les surprises on n’aime pas ça et on n’aime pas se trouver au dépourvu quand la bise fut venue.

Elle n’avait rien demandé la femme non quand c’est arrivé l’événement j’ai rien demandé moi tout juste de quoi asseoir mon fessier un moment et regarder le poêle c’est le moment de détente avant qu’il faille avoir à faire chacun de son côté avant de passer à table le repas de midi dans la maison, c’est bien le droit qu’on a de profiter l’un de l’autre on est bien d’accord y a bien ça à conserver dans la journée d’un couple et l’inconnu au bonjour amical venu d’on ne sait où avec ses politesses et un bol de thé en échange ça nous fait beaucoup d’intensité d’un coup et beaucoup de nouvelles choses dans la tête pour la journée de repos qui ne touche pas encore à sa fin et c’est bien de l’énergie en quantité qu’il faut conserver si on veut y arriver au bout sans trop de dommages… Elle sort le rôti du four qui accompagne les légumes et elle le dépose sur la table et ça sent bon et qu’est-ce qu’ils vont se régaler ce jour si on fait l’effort de ne pas trop manger alors on aura les restes pour le souper s’agit de décider à l’avance où s’arrête la part du midi un point c’est tout, un clou chasse l’autre à ce moment-là on ne revient pas en arrière dans les pensées c’est d’accord on passe à autre chose et c’est mieux ainsi.

Petit moment complice c’est un petit moment complice et l’a bien besoin de petits moments complices l’homme et c’est pas trop espérer tout de même et je ne retire pas la peau des pommes de terre comme toi mon amour c’est plus de saveur on est bien d’accord on est sur la même longueur d’onde on dit, c’est deux tranches de rôti par personne et pas plus ma tendre amie l’a bien l’appétit au beau fixe ton bonhomme d’une vie mais il sait comment faire pour ne pas plus suffit de ne pas couper plus dans la chair et donc laisser en bloc prête à être remisée dans le torchon vierge alors c’est une main qui se pose sur celle qui tranche au-dedans avec le attention ma belle de ne pas plus je t’en prie ce ne serait pas raisonnable on est bien d’accord… La poêlée de légumes se consume petit à petit et voilà-t-il pas qu’on arrive au bout d’un repas ma foi assez copieux même si le fromage et le dessert ne sont pas au rendez-vous les réserves sont épuisées malheureux qu’ils sont mais y a toujours pire dans les environs si on veut bien y regarder de plus près et regardons donc par la fenêtre et nous pourrons y voir quelque chose de ça si y a pas l’arbre au-devant qui cache la forêt ça arrive.

C’est tout bien à sa place à nouveau et on a débarrassé pour préparer le confort de l’après midi qui vient y a une journée à se poursuivre pour l’emmener tout au bout pour elle et lui la vaisselle à essuyer avec le torchon et l’éponge humide à passer sur la table en formica tu peux bien me donner un coup de main mon homme pour ces tâches au quotidien et t’as bien l’envie toi aussi qu’on retrouve le propre du début de matinée pour lancer un après-midi débarrassé des événements troublants du petit matin… Reprenons oui l’était une fois dans l’Ouest où va falloir y trouver les événements dans la demeure ou au-dehors ceux-là même les événements qui feront avancer le couple alors il progressera le couple dans l’accomplissement des actions du quotidien ou autre et il se sentira fort et ce sera bon ce que ce sera bon et il aura des choses à se dire alors, c’est que j’ai la motivation à fleur de peau et faut pas laisser passer ça… On installe la conversation autour d’une table deux chaises vides ce jour on sait bien quels sont les deux manquants, amstramgrampiquedame ce sera toi qui commencera à parler mon bonhomme pas de chance c’est tombé sur toi le coup du sort ce n’est pas la peine d’aller chercher bien loin suffit d’un petit quelque chose de rien du tout pour entamer un dialogue… Rien ne vient ou en creux et la déception se lit sur le visage de la dame avec la frustration au-dedans et on se confond en excuse du côté du mari et on l’y reprendra pas à deux fois et il regrette bien de ne plus avoir de matière dans la besace de la conversation à entretenir alors elle essuie la petite larme et reprend un petit biscuit et ça lui fait tout froid d’un coup et rien pour lui redonner de la chaleur c’est qu’il n’y a plus de bois pour le poêle ça non plus de bois… Il faut que tu sortes en chercher mon homme c’est que la réserve est épuisée et qu’on prend le risque de déperdition excessive de chaleur dans la demeure cet après-midi d’hiver au moins tu serviras à quelque chose dans ce moment de grand vide intérieur on dit pour faire passer le mauvais goût dans la bouche.

Mais il fait froid dehors tu sais bien le vent souffle fort entre les arbres et la neige est tombée épaisse ces temps-ci et le loup rôde au fond des bois le fameux déjà entendu parlé dans les livres d’histoires pour les petits et les grands enfants et c’est bien la peur au ventre que je contiens là au-dedans de moi l’homme, allez prends ton courage à deux mains et sors et le loup tu le vaincras ça c’est sûr il ne me fait pas si peur au fond des bois le loup en tout cas faudrait pas si je veux atteindre le tas de bois de l’autre côté du talus à quelques mètres finalement de la porte d’entrée, je tiens tout contre moi le petit médaillon porte bonheur on peut dire c’est un moment délicat mais pas insurmontable ça non j’en ai vu d’autres et de bien pires… Il n’attendra pas l’homme que la dernière bûche se consume dans le poêle ou ce sera alors bien tard pour penser à bien faire et à ce moment-là il en est à enfiler le lourd manteau à poils longs alors il ne risque pas d’attraper la mort qui a bien suffisamment à faire avec les ceux démunis qu’on bien que la peau sur les os les miséreux pour tenter de lui faire front.

Je serai malgré tout toujours là avec toi mon amour quand toi tu seras au fond des bois sans moi je dis avant qu’il ne sorte et je le serre fort contre moi pour emmagasiner le maximum de chaleur de quoi tenir jusqu’à son retour et j’enfonce bien profond les petites mains dans les plis de la graisse en molleton c’est de l’espace suffisant pour y placer une extrémité dans sa totalité et on sait bien que c’est comme ça qu’on peut réchauffer le reste du corps… Je sors il dit l’homme qu’il est temps pour lui de la laisser et n’hésite pas à rajouter une couche de lainage ma bonne dame il dit en attendant son retour il n’y aura pas de quoi beaucoup s’activer et c’est alors que le corps se refroidit au plus vite alors attention de ne pas se laisser surprendre, il est sorti et elle reste seule et ne fait rien n’exprime aucune impatience vraiment rien dix minutes au moins en suspension le temps qu’il revienne ce n’est pas si long alors où trouverait-elle la raison de se plaindre en fin de compte à chaque jour suffit bien sa peine on dit.

© Thibault de Vivies, 2008.
La Persévérance du Crabe, texte 4.
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