Laurent Margantin | La Main de sable, 1-5

effacements

PORTE
Elle se tenait dans l’embrasure de sa porte. Il faisait nuit et lui ne voyait pas son visage. Il tendait la main. Chaque matin on l’emmenait chez elle et il devait tendre la main. « La main gauche, disait-elle, la main gauche ! » Et lui, sans comprendre, tendait sa main gauche pour serrer la sienne, et alors elle se mettait à rire. Autour la grande nuit froide et les immeubles où quelques fenêtres s’allumaient.

FOURMILIÈRE
Il aimait y plonger sa canne profondément, fouailler là-dedans et puis remuer un grand coup jusqu’à ce que tout s’écroulât. Alors on découvrait l’intérieur de la fourmilière, une vie panique ou soudain paniquée. Les profondeurs de l’édifice elles-mêmes semblaient dévoilées. Nous ne nous lassions pas de ce spectacle. À chaque fois qu’on passait devant une, il fallait que ce fût fait. Et bien sûr sans que jamais la pensée nous traversât que cela ne devait pas être fait. Obscurément, nous sentions que tout serait vite rebâti, que c’était là l’occupation première et naturelle des fourmis, de bâtir toujours, de bâtir frénétiquement ce qui avait été démoli, avec une passion que notre acte de destruction rendait sans doute plus intense. Comme si, en fin de compte, nous leur avions rendu service, aux fourmis.

PORTE
C’était dans les premiers jours de janvier, période de l’année où, dans ce pays, plus rien ne bougeait. Les rues et les magasins étaient vides, les gens restaient cloîtrés chez eux, comme plongés dans un long sommeil. Il faisait froid et le ciel était chargé de nuages sombres.

J’étais sorti, moi, parce que j’avais en mémoire un rendez-vous accordé de longue date dans un des immeubles non loin du fleuve. Lorsque j’arrivai, tout était éteint à l’intérieur, les volets de l’appartement du rez-de-chaussée étaient même fermés. Je sonnai tout de même. De longues minutes passèrent, sans que rien ne bouge. Comme j’étais sûr de la date du rendez-vous, je sonnai à nouveau. Après un moment, une ombre remua derrière la vitre de la porte, et l’on ouvrit. C’était lui, ses cheveux et sa moustache blancs, visiblement surpris de me trouver là. Il m’expliqua que son cabinet était fermé, et que notre rendez-vous était en fait la semaine suivante. Visiblement, il ne comprenait pas comment j’avais pu penser qu’il pourrait être à son bureau ― il n’habitait pas à cette adresse ― en cette semaine de repos généralisé. Son expression était celle d’un homme fâché qu’on ait pu le trouver à un endroit où il ne pouvait pas être. Tous deux troublés, nous nous dîmes au revoir et il referma la porte, retournant dans sa nuit.

FENÊTRE
Le froid était vif cet hiver-là. Dans le jardin, des merles cherchaient quelque chose à picorer. À certains endroits, on ne voyait plus que leur tête sortir de la neige, aux aguets. Le visiteur était lui aussi aux aguets, dans la chambre qui donnait sur le jardin, à l’arrière de la maison.

Visiteur, il l’avait toujours été, mais cet hiver-là un peu plus que d’habitude, sachant qu’il repartirait bientôt. Dans la maison, tous le savaient. Quand le téléphone sonnait, on se disait que c’était pour lui, que ce serait l’appel du départ. En attendant cet ultime appel, lui demeurait dans sa chambre hivernale, assis à une table qu’il s’était installée devant la fenêtre. Ce n’était toutefois pas l’attente qui l’occupait, mais la simple attention à cette saison qui durait, et à ce que le froid produisait sur les êtres qui l’entouraient – hommes, animaux, plantes. Il ne se lassait pas d’observer les oiseaux du jardin, un chat qui passait, la chute du dernier fruit pourri et séché d’une branche.

Ce qui était au-delà des murs du jardin ne l’intéressait pas. Est-ce pour cela qu’on le disait vieux, dans la maison ? Il ne s’en occupait pas, concentré sur sa tâche.

La fin du monde n’était-elle pas arrivée ? Un soir, vers minuit, les bateliers firent sonner les sirènes de leurs péniches, sur le fleuve à quelques kilomètres de là.


VOLUMES

J’avais toujours promené avec moi ces trois livres. Comment étaient-ils entrés en ma possession ? Je lisais le nom sur la page de garde. Ce n’était pas le mien, mais celui de l’ami. Me les avaient-ils prêtés ? Offerts ? Je ne me souvenais plus exactement. Je me rappelais simplement un après-midi lors duquel, chez lui, il m’avait lu des passages, piochant un peu au hasard, sans que ma curiosité fût éveillée. Alors pourquoi me les avait-il donnés, ou confiés peut-être ? Il me semblait me souvenir qu’il avait acheté une nouvelle édition des mêmes volumes, désireux comme il l’était souvent d’être à la pointe, sinon du progrès, du moins de l’érudition. Des années plus tard, les trois volumes étaient devant moi, quasi intacts (à part le Rhodoïd de l’un d’entre eux qui s’était déchiré). Entre-temps, je les avais lus, et j’en avais tiré quantité de songes. Mais ils m’étaient restés bizarrement étrangers, comme si le nom sur la page de garde leur assurait cette étrangeté. Quelqu’un parlait dans ces pages, quelqu’un de proche qui n’était pas l’auteur, mais l’ami, l’ami perdu, dont la voix d’un après-midi lointain résonnait encore. Je n’avais pas besoin de poser mon oreille sur l’un d’entre eux comme l’on fait avec un coquillage, non, je plaçais les volumes devant moi, et le regard sur eux éveillait la voix disparue.

© Laurent Margantin, 2008.
La Perévérance du crabe, texte 3, © Constance Krebs éditions.


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