Sylvie Durbec | Rue du Caire, Tunis

(c) Sylvie Durbec

(c) Sylvie Durbec

Antonin Artaud dînait en face de moi.
Il mastiquait, triturait la nourriture.
Ses mains déchirant la viande.
L’enfournant dans sa bouche édentée.
Je ne savais pas si je devais révéler ma découverte à mes compagnons.
Déclarer à haute voix : Antonin Artaud se trouve en ce moment à Tunis, rue du Caire.
Derrière vous.

Silence.
Le petit restaurant n’était pas rempli de fumée de cigarettes, ni de clients hurleurs. Tout était calme. La télévision chuchotait.
Nous avions choisi cet endroit à cause d’un jeune garçon qui nous y avait conduits, mince et tranquille, à qui j’avais trouvé une vague ressemblance avec un de mes fils.
Un guide presque silencieux qui nous avait fait entrer dans le petit restaurant clair où se tenait assis Antonin Artaud.
Le regard braqué sur moi, l’intruse, venue troubler le calme du lieu.

Avant de rejoindre mes compagnons, je lisais dans ma chambre. Jean Follain. Je suis liée à cet écrivain. Inutile de préciser ma dette. Elle existe. Dans ses chroniques, j’avais lu un court récit dans lequel l’écrivain normand décrivait ses rencontres avec Artaud. Un Antonin Artaud bouleversé et bouleversant, que ce soit dans Les Cenci où il interprétait le rôle principal, lors de la soirée du Vieux-Colombier, à l’asile de Rodez. La folie nous rattrape toujours, ai-je pensé en refermant le livre.

Quand j’ai rejoint les autres, en traînant les pieds, j’avais la nausée.

Comme souvent, me manquait le réconfort de la maison. Des grands nécessaires que sont à la fois les humains et les animaux, les livres et la lumière du pays natal. Je me suis demandée ce que je faisais là. Je n’avais pas envie de parler, ni de manger. Et mes compagnons, trop bavards, m’épuisaient. Seule peut-être la présence d’une écrivaine tunisienne me réconfortait. Elle me rappelait une amie très chère, Karla Olvera, l’amie des détectives sauvages.

Envie de nature et d’espace. De solitude. La nuit tombe vite à cette époque de l’année en Tunisie et j’avais encore dans les yeux la surface lisse et brillante de la mer entrevue à Sidi Bousaïd. J’aurais voulu avoir la force de fausser compagnie à mes compatriotes. Me lever, partir, rejoindre la mer, marcher sur la plage, pieds nus. Fuir.

C’est par faiblesse que j’ai suivi mes compagnons rue du Caire. Après eux, je suis entrée dans le restaurant, tournant le dos à un homme en veston gris, assis à l’entrée sur une chaise de cuisine en formica, le patron de l’établissement. Et tout de suite, en m’asseyant presque à regret, j’ai découvert Antonin Artaud. Nous étions face à face. Je l’ai reconnu à ses yeux fiévreux, à sa maigreur et à sa manière de mastiquer sans dents.

À plusieurs reprises, il a renvoyé des plats qu’on lui apportait. Les regardant avec défiance et secouant la tête. Non, ce n’était pas ce qu’il avait commandé. Chaque fois, le jeune et beau serveur repartait en levant les yeux au ciel. Antonin Artaud continuait de manger pendant ce temps. Car il avait toujours devant lui une assiette. Et avec ses mains il déchirait la viande. Au fond de la salle, un autre serveur lui préparait quelque chose. Le visage d’Antonin brûlait malgré sa pâleur. Ses yeux braqués sur moi. Accusateurs. Lorsque nous avions pénétré dans l’établissement, Cuisine de Sfax, il mangeait déjà. Le vieil homme semblait se concentrer sur son désir de dévorer tout ce qui lui serait possible de dévorer.
Moi ?

Lorsque le patron du restaurant est entré dans la salle, abandonnant son poste d’observation, j’ai cru déceler sur son visage une certaine ressemblance avec le dévorateur insatisfait. J’ignorais beaucoup de choses, me suis-je dit une fois de plus. Entre autres qu’Artaud avait gagné la Tunisie pour échapper à la mort. Peut-être le patron était-il son fils ? Ce qui aurait expliqué la patience des serveurs à son égard. L’hypothèse n’a pas allégé mon malaise. Antonin Artaud, le regard toujours fixé sur moi, engloutissait dans sa bouche édentée des lambeaux de chair.
La mienne ?

À notre tour, nous avons dû faire retourner des plats. Non, nous n’avions pas commandé de frites. Mais du riz. Non, pas d’agneau. J’ai fini par manger une daurade. Le poisson m’a rendu goût à la vie. Pour un moment. À cause de la mer. Petit poisson d’or. Antonin Artaud continuait à manger. Mais quoi ? Peut-être cette tomate très rouge que j’avais vu couper en tranches par un serveur ? Il m’a semblé pourtant que l’édenté n’enfournait que de la viande. Son visage livide et ses joues creuses disaient assez bien son état.
Ne l’avais-je reconnu au premier coup d’œil?
Moi seule. En face de lui.
Et lui, ne m’avait-il pas percée à jour ?
Car je voyais bien qu’il ne regardait que moi de ses yeux avides, aussi avides de voir que sa bouche de dévorer. Comme s’il avait vu clair en moi. Comme si rien ne pouvait tromper un artiste de son envergure.
Qu’es-tu venue faire ici ? Voilà ce que disait son regard scrutateur.

Nous nous sortons des mauvais pas en utilisant nos vieilles défenses. N’étais-je pas la seule à avoir reconnu Antonin Artaud ?
Il suffisait de payer l’addition et de quitter l’endroit pour effacer la rencontre avec Antonin Artaud, revenir vers l’avenue Bourguiba et l’hôtel, oublier la question lancinante que posait le vieil édenté de la rue du Caire. Que viens-tu faire ici ?
Pourtant je savais que ce n’était pas un hasard si c’était moi qu’il dévorait des yeux aussi intensément : n’étions-nous pas nés tous les deux à Marseille, de l’autre côté de la mer ?

Sur le semblant de bureau qui se trouve dans la chambre que j’occupe, j’ai disposé quelques objets, un étrange tableau sur verre représentant une femme sphinx, un âne en bois très laid, un collier de turquoises très beau et des images de Carthage. Tous achetés ici. Partout des livres emportés de France, de quoi rendre vivant cet endroit anonyme. De quoi réconforter la déracinée. Vraiment ?

La question d’Antonin Artaud traverse encore la pièce : « Que fais-tu ici ? Avais-tu vraiment besoin de marcher dans ces rues et manger dans ce restaurant pour comprendre que je ne suis pas mort ? »

« Ne me laissez pas pour mort, parce que les journaux auront annoncé que je n’y suis plus. »

Cette phrase tirée d’Ecuador d’Henri Michaux figure sur un papier collé sur l’ordinateur que j’utilise ici, à Tunis. Dans le restaurant sfaxien de la rue du Caire, sa vérité m’a tirée de ma torpeur de voyageuse. Désormais elle ne me quittera plus.

© Sylvie Durbec, 2008.
La Persévérance du Crabe, Texte 2.


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