Thibault de Vivies | L’était une fois dans l’Ouest, 1-1-1

Le livre, c’est celui d’un monde au bord. Les personnages pourraient être paysans, ouvriers ou simplement déclassés. Ils habitent entre ville et bois. Les enfants semblent loin. Sont-ils prodigues? perdus à jamais? ou l’un là encore, mais pour combien de temps? Soudain, un homme surgit dans leur vie fanée. Sa présence déstructure le reste de dialogue, malgré toute la tendresse du couple.

Le ton, c’est celui d’une voix singulière, celle de Vivies. Les autres voix sont celles des personnages, pour qui la seule intrigue n’a pas grand sens. Il s’agit de vivre, bon sang! Et de ne pas avoir froid. Dialogue enchevêtré dans un apparent monologue, on dirait un théâtre musical, une pièce où l’on ne verrait pas les personnages, mais on les entendrait. Où les voix se fonderaient l’une vers l’autre, comme on voit des fondus enchaînés au cinéma. Symphonie du couple, au bord du monde, mais dans sa vie.
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Saison 1 [l’hiver]

L'était une fois

L'était une fois


1er épisode [Jour de repos]

Séquence 1
Ça commence au petit matin du jour de repos avec le couple une femme et son homme devant un poêle à bois oh pas grand-chose d’autre pour le moment pas le besoin et c’est peu de lumière dans le séjour les petites zones éclairées tout comme il faut pas beaucoup plus en mesure à dire vrai ça bouge peu ça a l’envie de s’exprimer mais ça se met en place petit à petit ce n’est pas la peine de précipiter, y a les jambes étendues les mains au plus près de la chaleur véhiculée et on est bien mais sans plus et on a le petit sourire de satisfaction pour soi rien que pour soi et c’est tant mieux toujours bon à prendre après tout… Au dehors ça s’agite dans la cité en cette saison et la maison est isolée dans la lande avec peu d’obstacle pour retenir et dans le temps faut dire on avait renforcé les ouvertures tu te souviens pour éviter les troubles à venir, j’exprime les choses dans la langue qui est la mienne et on m’entendra à l’autre extrémité du sofa même si on n’a pas tourné la tête vers l’homme et le peu de distance entre ma femme et moi suffit après tout… L’était une fois dans l’Ouest c’est ça qu’il se passe le début d’une grande aventure à cheval au galop on dit pas de grande chevauchée ça non pas besoin juste là tous les deux le couple autour d’un poêle qui nous réchauffera le poêle et rien d’autre pour le moment merci bien.

Non mais t’as vu ta gueule au petit matin oui c’est bien ça que je lui dis à l’homme qu’est là mon homme tout près pas loin et j’ai pas pu l’empêcher ça m’a échappé la parole en l’air qui fait son petit effet avec la tête qui s’effondre dans un mouvement vif avec les mains en surimpression, un couple autour d’un poêle le trop chaud ça brûle c’est ça qu’il se passe et qu’il me vient là maintenant à lui dire à l’homme pardon du dérangement mon amour… C’est sorti en jet sans les avoir pensés ni même réfléchis les mots de chacun d’entre nous alors on dit ce qu’on a à dire sur le moment ça nous échappe à peine les petits mots du petit jour qui débordent un matin d’orage ça nous arrive parfois tu sais bien faut pas y faire attention… Ça se consume au-dedans du poêle sans y faire bien attention à ce qu’il se passe en regard pas même l’oscillation d’une bûche à ce moment-là au mur la pendule indique la mauvaise heure et elle est passée celle du petit déjeuner et ses sucreries de début de journée alors on s’en remet aux cieux pour décider de ce qui va suivre personne d’autre pour nous venir en aide pas même le coucou dans sa cabane en papier mâché qui ne sort plus faire le petit cri il se met hors du coup cette fois-ci, oui il faut qu’un temps se passe oh pas bien long à dire vrai.

Tout est calme ce matin j’ai chaud et elle aussi on est bien dans la chaleur du poêle et si tu gardes la bouche bien ouverte alors ça peut te réchauffer les entrailles je lui dis ça mange pas de pain le petit conseil au lever de son amour d’une vie pas trop courte je vous en prie j’ai une journée à passer à tes côtés ma bien aimée alors va falloir trouver à s’occuper… C’est pas grand-chose qu’on mettra à leur disposition il le sait dans les temps qui vont suivre mais si on veut s’y arrêter alors y aura peut-être matière à du récit et aux grands sentiments oh ça n’aura l’air de rien à première vue mais sait-on jamais y a de la bonne volonté à l’entrée à n’en pas douter prête à frapper deux trois coups à la porte.

Que se passera-t-il pour mon homme d’ici ce soir je pose la question à ce moment de la journée où rien n’est encore acquis et ne me raconte pas d’histoire je serai bien là à tes côtés pour vérifier n’en doute pas mon bonhomme, y a l’inquiétude de la bonne dame vissée au cœur c’est qu’elle a besoin qu’on la rassure une nouvelle fois et tous les jours le même numéro avec les mêmes exigences rien de plus légitime… Elle attend beaucoup de l’avenir les propositions qu’il pourra faire son homme oui c’est d’excitation dans le cortex dont il est question ici et plusieurs temps à suivre à rentabiliser au mieux bien sûr alors donne-lui une réponse à la hauteur mon gars sinon elle attendra le jour suivant promis craché.

Il regardera la télé ton homme ma bonne épouse c’est un début et la télé ça racontera l’histoire-d’un-type-à-qui-il-arrive… à la fin il se laisse partir trop marre de tout ce ras le bol et c’est bien ça qu’on y trouvera qu’on y verra toujours pareil dans le poste de télévision ça-repose-la-télé-ça-détend tu le sais bien, il l’éteindra alors et s’occupera de sa petite femme l’homme elle en a besoin elle lui réclame depuis si longtemps, si on s’approche un peu plus on devine qu’on s’aime en partie par petits bouts c’est un moment alors on s’est avancé l’un vers l’autre et elle tend sa joue et j’avance les lèvres et nous sommes sur le point de se toucher oui petite satisfaction de pas grand-chose mais déjà ça… On a la journée qui démarre à grand-peine avec un jour de grande disponibilité aujourd’hui pas de travail pour le moment dans les environs alors on prend sur nos économies pour le manger et le boire faut se restreindre un peu, mais attention au-dehors on s’avance à grand pas un homme qu’a traversé le bois et emprunte le sentier vers la demeure avec une certaine corpulence l’homme le pas lourd dans la neige mais décidé il vient créer de l’événement avec dans sa sacoche un peu d’agitation à venir pour nos héros, on frappe à la porte avec le poing serré pour qu’on entende au-dedans de chez eux.

Tiens on a frappé le bois fait caisse de résonance oui c’est un bruit reconnaissable parmi tant d’autres mais alors qui peut bien vouloir nous faire cette surprise bien longtemps que nous n’avons pas eu de visite mon homme confirme en un mouvement de tête significatif qui veut dire effectivement c’est bien rare qu’on s’aventure aussi près oh oui bien sûr y a les grands animaux qui contournent mais aucun n’ose emprunter le sentier et même s’ils osaient ils n’auraient pas l’envie de venir quémander l’hospitalité puisque c’est de ça dont il s’agit peut-être… On a le temps d’hésitation alors on retient sa respiration et chacun d’entre eux dans le couple de réfléchir au-dedans de la tête à comment se débrouiller de cette situation et si on leur voulait du mal et si on en voulait à leurs biens, faut dire la cité dans sa globalité n’est pas très sûre en ce moment et certains malveillants se permettent de s’aventurer au-dedans du bois pour chercher misère à qui se présente sur leur passage oui il est dit dans la gazette d’y faire bien attention on sait bien… Après le petit moment de suspension vient celui de la décision et l’homme est plus prompt que la femme oui je lui laisse l’initiative oui il est propriétaire de la demeure qui de droit est placée sous sa responsabilité oui je n’en ai que l’usufruit et à ce titre il est de bon augure de lui laisser le champ libre à mon gars d’une vie affective.


Séquence 2

Entre donc toi qui as frappé tu peux rentrer car le verrou est manquant la porte est donc ouverte et on la laisse ainsi pour que l’inconnu qui veut nous surprendre comprenne qu’il a sa place dans la demeure avec nous présents à ses côtés pour l’écouter et au diable les recommandations de prudence du comité gouvernemental ici il suffit de tourner la poignée et de pousser mais vous penserez bien à refermer derrière vous pour éviter que le froid du dehors ne pénètre au-dedans et je vous en remercie d’avance et vous commande de faire le nécessaire pour que notre requête soit satisfaite c’est que la politesse a ses vapeurs ce matin… Alors attention l’homme qui a traversé le bois entre donc et y a l’excitation d’en savoir plus c’est à dire qui est-il que leur veut-il à elle et à lui, dans sa sacoche aucun document à leur faire remplir non aucun ustensile à leur vendre non aucun juste la bonhomie de l’inconnu qu’aura sûrement une explication à donner dès que la chaleur de la demeure aura dégelé ses lèvres alors ça se frotte les mains ça a son petit effet à faire sûrement… Alors attention je me suis levé et me suis approché de l’étranger en guise de bon accueil il n’y a aucune hésitation dans mes pas aucune méfiance dans mon regard faut comprendre je suis sur mon territoire alors rien ne peut m’arrivait, ma femme reste un peu en retrait la main agrippant le dossier du sofa et elle sourit tout de même je sais qu’elle ressent la petite appréhension de la pénétration d’un corps étranger dans la demeure mais elle ne laisse rien paraître de tout ça et laisse faire son homme pour le moment c’est bien la main de l’inconnu qui s’avance en premier.

C’est bien ta voix mon homme que j’entends en premier le bonjour-je-vous-dis-bonjour-là-tel-que-vous-me-voyez c’est chaleureux c’est direct ça ne prend pas de détour et ça va pour me plaire, alors bonjour eh bien bonjour aussi en réponse de l’étranger je suis passé dire bonjour il est passé dire bonjour c ’est trop fallait pas, je sais mais j’ai pensé en réponse que ça vous ferait du réconfort par le temps qu’il fait un petit bonjour c’est déjà ça que vous sachiez que vous n’êtes pas seuls dans les environs qu’on n’oublie pas une autre vie qui se manifeste rien de plus je repasserai sûrement oh bien sûr je n’ai rien contre une tasse d’eau chaude à même ma position debout qui vous fait face… J’entends l’inconnu et comprends le contenu de sa visite à présent alors je décrispe ma main du dessus du sofa mais plus personne alors ne demande la parole non personne ne se l’approprie non plus et on compte à présent sur le feu dans le poêle pour crépiter et occuper l’espace sonore on n’obtiendra pas plus… Un homme peut-il avoir traversé le bois frappé à la porte de la demeure sans plus de motivation juste un bonjour pour le réconfort des âmes en peine de démarrer leur journée avec la solitude et l’ennui, y a la possibilité qu’il ne soit effectivement que de passage mais peut-être a-t-il d’autres raisons peu avouables oui pour se réchauffer un instant peut-être on peut le comprendre ou pour entendre la voix des hommes une dernière fois peut-être avant de s’éloigner de la cité une bonne fois pour toutes et traverser la lande déserte à perte de vue hors les murs de la cité ou alors peut-être pour échapper à quelques soucis ou dangers, elle va lui chercher un grand bol d’eau chaude avec les herbes au-dedans pour parfumer… Mon homme sa main encore au-dedans de celle de l’étranger avec son regard dans le sien à la recherche peut-être d’un indice qui sait mais l’inconnu boit d’un trait sans même souffler à la surface pour atténuer la chaleur.

Au revoir alors je vous dis simplement au revoir à présent là tel que vous nous voyez il n’a jamais été question que vous soyez là autrement que de passage tranquillisons-nous et pardon peut-être de ne pas penser à vous proposer le manger les temps sont durs et vous avez sûrement beaucoup de chemin à parcourir et peu de temps à perdre, mon épouse n’a fait que son devoir en vous servant l’infusion du petit matin mais je ne vous retiens pas et vous remercie tout de même de la peine que vous avez prise de faire le pas de plus pour entrer nous passer le bonjour… Il baisse la tête l’étranger et ne la relèvera pas avant d’avoir passé la porte on peut dire c’est une gène toute passagère demain il n’y paraîtra plus heureusement avec le reste du parcours forestier à accomplir pas le temps de se préoccuper des choses passées, la porte se referme avant que le couple n’ait eu le temps de faire grandir en eux le moindre désir de retenir l’inconnu et elle retire sa main du dossier et elle s’assoie et elle prend une grande respiration et elle se sent mieux oui elle a craint le pire un instant elle reste debout les yeux fixés sur la porte qui ne laisse pas passer le froid hivernal et elle se dit sûrement qu’il faudrait replacer le coussinet tout contre pour être sûr.

(c) Thibault de Vivies, 2008.
La Persévérance du Crabe, Texte 1.
Episode suivant, ici


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