JMG Le Clézio et Nicolas Bouvier

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On n’a rien écrit sur Le Clézio dans Remue. Sans se concerter. Personne ne serait touché ici par l’écrivain voyageur? Pourtant, écrire en ligne pose tout de même la question de l’absence de frontières, de cette littérature monde dont on a tant parlé ces dernières semaines. Tout de même, avec une pointe de remords, une pointe d’admiration pour ces lectures dont il parle, je l’écoute parler pour la remise de son Nobel. C’est un hommage à tous les écrivains. Derrière eux, son écriture lisse s’efface. Entendre Le Clézio me pousse, non pas à relire mieux Le Clézio, mais plutôt à replonger dans les oeuvres de Nicolas Bouvier. J’y trouve une lenteur, une opiniâtre douceur, rugueuse, qui est celle de la vie, au sens plein.

« (…) Incantation de l’espace, décantation du texte. Pendant des années j’ai suivi ce mouvement pendulaire qui passe du « voir » au « donner à voir », la parole naissant, non de l’exotisme qui n’est que preuve de malentendu, mais d’une géographie conrète patiemment investie et subie.
« (…) … on n’est pas délibérément poète (peintre, charpentier, musicien), on vit dans une dimension poétique où les choses cessent d’apparaître comme isolées, disjointes, solitaires pour laisser éclater leurs harmoniques et leurs innombrables complicités ou alors on ne vit pas. Trop souvent, on ne vit pas. C’est exactement cette absence et cette carence qu’Henri Michaux dénonce lorsqu’il écrit : »Je n’ai jamais eu dans ma vie plus de quinze jours. D’une seconde à quinze jours, voilà toute ma vie. »
(…) La lenteur et l’espace agissent, ajustent et purgent comme une drogue à la fois émétique et hallucinatoire. Le bagage matériel et mental s’affine et s’amenuise sans qu’on y soit pour rien. Les accesooires inutiles – dérobés ou perdus – s’envolent avec les pédanteries de la certitude et les syllogismes consolateurs. Au terme du traitement, le voyageur a pratiquement disparu. »

Bouvier poursuit ses « Réflexions sur l’espace et l’écriture », qu’il a confiées à la Revue des Sciences humaines, publiée à Lille en avril-juin 1989 sous le numéro 214 du tome XC, et rassemblées chez Gallimard dans la collection Quarto, page 1053 – à laquelle je renvoie pour la totalité du texte.

Je ne résiste pas à vous faire lire ce paragraphe.

« (…) L’écriture, lorsqu’elle approche du « vrai texte » auquel elle devrait accéder, ressemble intimement au voyage parce que, comme lui, elle est une disparition. Certes pas affirmation de la personne mais sa dilution consentie au profit d’une totalité qu’il faut sinon exprimer (on ne peut pas), au moins rejoindre. Toute opération menée à son terme implique un effacement quasi sacrificiel de l’opérateur. Dans les contes chinois, le « peintre de nuées » qui a porté la dernière touche à son dernier chef-d’oeuvre roule ses pinceaux, les fixe à sa ceinture, entre d’un bon pas dans son paysage et l’on n’aura plus jamais de ses nouvelles. Les manipulateurs de marionnettes « Bunraku » qui sont sur scène avec leurs poupées portent cagoule lorsqu’ils sont novices ; les maîtres travaillent à visage découvert : ils sont à tel point devenus le personnage qu’ils animent qu’on ne les voit littéralement plus. Cette disparition est un exercice d’humilité et d’escamotage assez ardu et parfois périlleux, mais auquel il n’est pas interdit de ses livrer avec humour. Le but ultime étant de devenir plus léger que cendre. C’est une ambition fort immodeste à laquelle bien peu sont parvenus. Pour ces rares élus – je pense à certains textes de Nerval ou de Vladimir Holan d’une immatérialité séraphique – il n’y a plus de procblème de style, plus de casse-tête d’écoles ou de modes, plus besoin d’essayer ses phrases dans un « gueuloir ». Il n’y a plus même ce souci si souvent évoqué d’engagement ou, pour user d’une terminologie qui m’a toujours paru obscène, « d’insertion dans le social ». Car l’air entre partout et plus il est léger plus il est explosif. »

Le Clézio, peintre de nuées?!

Un lien vers le blog du Labyrinthe, Lignes de fuite, qui montre une sitographie complète.

ck, 9 décembre 2008


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