Diderot wikipédiste

La Lettre sur le Commerce des Livres, un des premiers états du droit d’auteur en France, est un essai sur la faculté économique d’écrire et de publier. Le droit d’auteur alors n’existe pas. Le droit appartient au libraire. Car c’est lui l’éditeur, avec privilège royal, autrement dit territorial. Du coup, dans d’autres pays, on peut publier sans autorisation, bafouant le privilège accordé.

Si Diderot défend les libraires, c’est pour plusieurs raisons. Il règle une dette à son éditeur qui l’a autrefois tiré d’affaire; il a conscience de ce système archaïque du libéralisme littéraire, qui mène à la contrefaçon ; il pose les jalons d’un droit moral, pour l’auteur, qui est le le fondement même de ce qui l’anime. Peut-on appauvrir le libraire sans ruiner l’auteur?, dit-il. « La concurrence excessive entraîne la dégradation de qualité des éditions et spolie les libraires ayant établi à grands frais le texte original. »

Aujourd’hui, on entend ici et là les mêmes phrases : « Internet, c’est de la contrefaçon. » « Le prix unique disparaît avec le commerce international. » On veut prévenir la « piraterie » par des DRM, ou verrous numériques. Mais qu’en est-il dans le sein même des maisons d’édition? Les auteurs ne sont plus rémunérés à leur juste valeur (quand ils le sont), les traducteurs et les ouvriers du livre non plus. Certains éditeurs de sites compagnons reçoivent même de la part de l’éditeur qui les commande (mais qui refuse de rédiger un contrat), une lettre d’avocat les accusant de contrefaire le livre qu’ils accompagnent… La Britannica n’est plus ce qu’elle a été. L’Universalis non plus. D’autres sont des redites, rééditions tronquées, souvent.

Que vient faire le droit d’auteur à propos de L’Encyclopédie? Eh bien, Diderot pose les jalons du droit moral. D’Alembert et lui, grâce à l’aide de Malesherbes, mettent en oeuvre L’Encyclopédie. Diderot a souffert de la prison pour avoir défendu les aveugles et les sourds. Son libraire-éditeur Le Breton le fait libérer des cachots de Vincennes, invoquant le travail de L’Encyclopédie déjà entamé depuis cinq ans comme raison de force majeure. Diderot est le premier auteur à « considérer l’index comme un genre littéraire » et philosophique (j’emprunte cette phrase à Jean-Marie Blas de Roblès, auteur moderne). Et cet index encyclopédique sera le premier livre d’une longue lignée. Classification, indexation, cartographie, voire structuration ou ingénierie des connaissances, le terme même évolue. Gilles Blanchard et Mark Olsen ont publié, en ligne, Le Système de renvois dans L’Encyclopédie : une cartographie des structures de connaissances au XVIIIe siècle. Le conducteur du projet est le premier auteur à considérer qu' »un bon dictionnaire doit changer la façon commune de raisonner ».

Le succès des Dictionnaires sur toutes les idées (que ces idées soient reçues comme celles des Bouvard et Pécuchet de Flaubert, ou que le dictionaire soit amoureux comme la collection des éditions Plon), la vogue des Encyclopédies de tout poil n’est plus à faire (sur Amazon, lorsqu’on saisit « encyclopédie », les recherches connexes : « dictionnaire », « encyclopédie larousse » s’affichent d’emblée et l’on trouve… 9 439 résultats). La fin du XXe siècle a sans doute été exemplaire en ce domaine – comme la fin du XIXe avait adoré le Grand Larousse universel. « Les queues de siècle se ressemblent », a dit Baudelaire pour longtemps. Jankélévitch y a même noté une décadence, qui lie l’infiniment grand à l’infiniment petit : la classification extrême, quasi maniaque, d’un monde qui s’écroule sans se renouveler.

Diderot est un auteur moderne, et archaïque à la fois. Il est donc d’avant-garde pour nos contemporains. Pas décadent pour deux sous, il aurait adoré vivre la naissance du Net. Son « Système figuré des connaissances humaines », plan de L’Encyclopédie, contient une arborescence de liens. Tous plus ou moins liés avec les autres branches de ce système, car la connaissance est poreuse. Pas certain que le philosophe des Lumières eût trouvé aujourd’hui éditeur pour prendre en charge l’édition de L’Encyclopédie. Aussi eût-il peut-être agi comme les fondateurs de la Wikipedia, Jimmy Wales et Larry Sanger, en fondant une encyclopédie libre, collaborative, avec des illustrations et des liens entre les différentes entrées, et dans toutes les langues écrites du monde. Les corrections demandées sont quasi immédiates, les collaborateurs chercheurs et passionnés. C’est une idée digne des Lumières qu’aucun éditeur ni aucun libraire n’approuvent aujourd’hui. Parce qu’ils n’ont pas compris à temps l’intérêt économique.

Pourtant Wikipedia est un modèle économique qui semble fonctionner : une communauté de rédacteurs, des centres d’intérêts communs, une mise à jour régulière voire constante, une architecture forte et la confiance envers l’esprit humain… Je crois que les fondateurs n’ont pas à se plaindre. Pour le reste des auteurs, les émoluments sont à la hauteur de ce que dispense l’édition d’aujourd’hui, ou presque, et la visibilité plus grande. Alors…

Le Breton, quant à lui, a tout saisi d’emblée. Premier diffuseur moderne, l’éditeur de L’Encyclopédie comprend vite qu’il faut vendre rapidement les 17 volumes pour rentrer dans ses frais. Aussi diffuse-t-il dans la France entière en faisant imprimer dans plusieurs endroits à la fois. Peu de routage, des souscriptions à foison rendent sa librairie rapidement bénéficiaire, et les auteurs dignes de figurer dans les dictionnaires à venir. L’Encyclopédie, comme le journal au cours du siècle qui arrive, a plus de lecteurs que le livre (essais et romans confondus).

(Texte rédigé d’après notes prises à la BnF le 15 mars 2007 et lectures qui ont suivi.)

[Gilles Blanchard et Mark Olsen, Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, numéro 31-32 L’Encyclopédie en ses nouveaux atours électroniques: vices et vertus du virtuel, mis en ligne le 16 mars 2008. PDF disponible ici grâce au site créé par Marin Dacos, collaboratif au départ puis soutenu par le CNRS, Revues.org]

Constance Krebs, 7 octobre 2008.
PS. Vous pouvez retrouver cet article, ce qui le précède, ce qui le suit, et ses liens sur Mélico.


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