Lutz Bassman et Le Titanic

Livres sous verres, DR Constance Krebs

Livres sous verres, DR Constance Krebs

… Autant de modes d’édition. Mon avis, Berlol, sur qui est Lutz? M’enfin, tu le dis toi-même : « …lisant Volodine sur la terrasse ». J’ai même entendu ce texte à Lagrasse, cet été, au hasard des pérégrinations familiales et des rencontres fortuites (la vie sans cesse tissée de mille liens), et si j’ai bonne mémoire, à entendre ce rythme, à savourer cet humour-là, il s’agissait bien de l’auteur des Anges mineurs.

A propos de rencontres fortuites (je tire le fil, pas de plan établi pour ce texte qui vient), je remarque que les peintres ne voient que des peintres dans les galeries de peinture, tandis que les seuls qui viennent à des lectures sont des auteurs ou des éditeurs. D’ailleurs y a-t-il aujourd’hui des rencontres fortuites dans les abbayes qui s’ouvrent au monde? Pourquoi trouve-t-on des éditeurs, des auteurs (écrivains, romanciers, poètes…) et des libraires là où se trouvent les livres et ce qui les touche? Pourquoi est-ce que sur Facebook, je retrouve l’amie de lycée perdue de vue et qui lisait un peu, pourquoi est-ce qu’en Fabula je retrouve un ami et qu’on se retrouve tous à Cerisy quelques années plus tard ?

Ce qui nous rapproche, on le sait, ce sont d’abord l’amour pour la lecture, le plongeon que ça suppose. Puis, en vieillissant, en grandissant, l’intérêt et la fascination pour tel ou tel auteur, son univers. Bref, on va pas en faire une thèse. Mais ce qui frappe, c’est qu’on ne croise pas de lecteurs dans ces lieux-là. Où alors, très vite, ils se mettent à écrire aussi, qu’ils bloguent, qu’ils écoutent une lecture et qu’ils se mettent à parler – « Oui, j’écris aussi. » Souvent même, ils rajoutent : « Bien sûr. » Parce qu’en plus, c’est évident, on aurait dû le savoir qu’ils écrivent, ceux qui lisent. En lisant, en écrivant, comme dit l’autre. C’est pas Volodine, lui. Ce n’est pas non plus Julien Sorel, ni Stendhal, ni Balzac qu’il adorait. La grâce, avec plus de tension en finale. Crac.

On se comprend. A demi-mots parfois. Pas tout le temps, mais tant pis. Et on rigole, souvent. Mais les lecteurs, où sont-ils? D’ailleurs sont-ils? Des livres, il y en a. Les éditeurs se plaignent (non, pas les margoulins, Berlol, ce n’est pas eux qui nous foutent dedans, voyons, ils tirent le diable par la queue à employer autant de stagiaires pour de si petites structures, à enseigner dans autant de facultés parisiennes – 12, soit 300 à 500 étudiants chaque année en plus sur un marché qui compte 800 maisons d’édition dans la seule région parisienne et 4000 acteurs -, à enseigner quelques heures pour arrondir les fins de mois). Les libraires se plaignent.

Les lecteurs eux, ne se plaignent pas. Ils existent. Sont contents de ce qu’ils lisent, aimeraient avoir sans doute plus de guides, se connectent d’ailleurs de plus en plus. Sinon, pourquoi la presse pâtirait-elle du Net? C’est le modèle d’édition qui vacille. L’édition fait des livres, sait comment les faire. Elle est déjà passé au numérique, dans la chaîne de pré-presse, et dans la comm aussi, un peu. J’en parle , grâce à Mélico qui, tout en soutenant les libraires, invite une éditrice en ligne en résidence dans son home virtuel. Donc, l’édition sait lire, produire et vendre des livres (elle ne sait pas comment payer les acteurs de la profession, certes, mais je ne veux pas rentrer dans ce débat par principe). Elle ne sait pas comment rentrer dans le mouvant du web. Elle a peur de la gratuité, peur de la fluidité, du copier-coller, du piratage… L’édition a peur de vivre, dirait-on. Cigale qui regrette les sunlights et les lancements pompeux des années fastes… Fourmi, aussi, qui trime 12 à 15 heures par jour pour lire, relire et faire lire. Car ce métier est fait de passion (on en abuse, certes, on en abuse).

La leçon est apprise, Berlol. Je ne marierai la Carpe et le Lapin que lorsque les futurs époux seront d’accord (combien de temps m’a-t-il fallu attendre, et pour quelles prunelles, le bon vouloir de Zulma à qui mon avocat proposait un rendez-vous pour étudier ensemble le contrat envisageable – d’ailleurs je n’ai plus à attendre). Qu’on se le dise.

L’édition chante, le Net travaille. Elle dansera, va. Nous tanguerons peut-être un peu, mais nous avancerons, Berlol. J’ai confiance. En Lutz Bassman, en Pierre Ménard, en Phil Rahmy, en Fred Griot, en François Bon, en Philippe De Jonkheere avec qui nous déjeunions aussi grâce à toi ce 13 mai, en Robin et Bernard, en Isabelle Aveline, qui tangue et roule pas mal ces temps-ci, en beaucoup d’autres, qui écrivent, qui lisent, sans a-priori. Qui viendront ici, sans doute.

Constance Krebs, 4 septembre 08.


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