Lecture

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Pierre Ménard me demande de lire une page 48 de mon choix. Naturellement, et pour éviter de me disperser davantage, je choisis Tumulte. Et comme c’est mon anniversaire, et que c’est écrit dans mon profil Facebook, Pierre met en ligne l’enregistrement aujourd’hui… Merci, Pierre.

Or, Tumulte se lit dans deux versions, ce qui donne deux pages 48. Une sur le site (fermé depuis, ou presque) – et qui arrive fin juin 2005, soit à peu près 48 jours après le début du roman. Une deuxième, imprimée, qui est, selon la définition qu’en donne Pierre Ménard, aléatoire et répétitive. L’exercice m’amuse car il sort toujours quelque chose du hasard. Et puis c’est un procédé labyrinthique qui fascine tous les afficionados du Net.

Pendant ces lectures – puisqu’il y en a deux, du coup – j’ai mesuré à quel point la lecture à voix haute peut faire prendre conscience d’un texte. Comment une lecture peut être plate, une autre fausse, une troisième qui fait entendre les voix – enfin, j’ai essayé. Comme on se rend compte alors du travail des comédiens, qui arrivent à faire sentir en une inflexion, un soupir, une respiration toute la sensibilité et la tension d’un texte, sa profondeur, comment ils transforment ce texte en autant de personnages qui le rassemblent à leur tour en un Dit.

A quel point, dans le cas de cette page 48 du site, les voix s’identifient, se singularisent, se différencient enfin quand la lecture semble trouvée. Même si celles-ci ne sont qu’implicites. On pense à Beckett. On se redit qu’il faudrait lire Eschyle. [Demander à Bruno quoi – d’abord puis après. Ou à Michel B.]

L’ importance du théâtre pour FB, qui court dans ces textes, à petites foulées, précises. Je n’aime pas le théâtre. Ou plutôt je n’aime pas ce que l’on a fait du théâtre, avec ce côté artificiel qu’on a donné à la voix pour qu’elle porte, cet aspect outré des personnages qui ne sont plus que des marionnettes, trop éclairées, trop maquillées, hurlantes, à la gestuelle factice, les décors souvent tartes, mêmes si. J’aime le spectacle qui n’est pas spectaculaire, qui fait oublier la représentation pour faire résonner le texte. Qui atteint la vérité, enfin la justesse. Mais c’est peut-être ça, le théâtre…

Dans le travail de FB, transparaît sans cesse une voix. Elle est dans la tête d’un narrateur, ou d’un personnage (même s’il n’est pas un personnage au sens où on l’entend habituellement, ni articifice, ni convention dans ce terme d’école), elle est off, en quelque sorte, et c’est elle qui recadre le théâtre dans ce que la couverture des livres indique comme étant des romans. « Est-ce que ce n’est pas aussi tout cela, le roman? » (4e de couv de Tumulte, Fayard, sept 05.) Du coup, par cet artifice, pas d’artifice. La voix est là. La lisant, on se l’approprie. Elle prend place, donne du sens à ce qui se déroule.

Dans ses voix off sonnent presque un théâtre de rue. Non pas au sens de cirque, mais un théâtre qui, de par sa seule présence dans le roman, deviendrait comme un spectacle en pleine rue, fantastique, et auquel on participerait – comme dans un rêve les personnages dialoguent le plus naturellement du monde alors qu’ils se trouvent dans des endroits incongrus dans la vie, et mouvants.

De même ces personnages sans noms ni visages du texte 48, qui se parlent mais s’écoutent à peine, se demandant ce qu’ils font dans cette ville de béton, de ciment, d’escaliers et de portes blindées, de parkings fermés en plein ciel – et mes propres rêves alors, peuplés par la machine, qui n’en sortaient pas car chaque jour la lecture de ces textes que j’identifiais comme à moi adressés, happée que j’étais par l’éblouissement de l’écran et par ce dialogue envisageable avec l’auteur, ou les textes, et la possibilité donnés par les commentaires. [Cette question qui m’avait troublée plus que de raison : « Mais… Pourquoi t’écris pas? », et l’envie que je n’avais jamais formulée clairement, l’impression de lâcher-tout qui m’a saisie, les figures du frère, du père, qui brillent à cause de leur absence.] Les tuyaux que j’imaginais derrière l’écran pour faire toute cette bidouille informatique, ces tuyaux qui formaient mon écran de veille et dont je ne sortais pas puisqu’à l’infini ils se développaient, changeant de couleur, avançant, reculant, et les personnages de ce texte 48 qui essaient eux aussi de sortir de cette ville, englués dans un trou et dans le bruit de ce monde-ci mais sans percevoir ce qu’il y a de l’autre côté – et qui est peut-être la vie.

[Toutes les nuits, réveil vers une heure et demie par des coups sourds, réguliers, lents. Les battements de mon coeur? Non, trop lent. Le voisin sourd qui ne perçoit que les basses, qui aurait oublié sa télé? Non. Par signes, il dénie. Le métro, plus bas, sous la terre? J’ai interrogé les marchands de tickets (il y en avait encore en 2005, maintenant remplacés par des machines). Non, pas de réparation sur la ligne. Les coups sourds continuent. C’est le bruit de la ville. Sur notre colline, on entend les tunnels de tout Paris, les presses qui tournent pour les journaux du matin, les voies qu’on restaure, les coups qu’on donne ici et là, les robots des usines, les ordis des bureaux, les voitures, camoins, bus et trains qui jamais ne s’arrêtent vraiment, les travaux incessants – et l’immeuble à structure métallique répercute. Ca vient jusqu’à mon lit. C’est le Tumulte? Plus tard, j’ai supposé : c’est le pétrin du boulanger du rez-de-chaussée, qui tourne, automatique. Je n’ai pas vérifié. Je préfère garder l’idée d’une ville qui ferait du bruit toute seule, la nuit, quand les gens qui la peuplent y dorment et s’en reposent. C’est un tumulte, ça, aussi.]

Mais non, c’est un mur. Car la vie est ici. Même si on ne s’y plaît pas dans cette ville bruyante, laide, aux perspectives tronquées par des barres d’immeubles et des voies express, et qui fait que les enfants se jettent du haut des tours, qu’ils incendient des voitures, selon une même geste désespérée, vaine. La vie de Tumulte, c’est celle-là. Et l’écran, ce qui s’y reflète. Les nouvelles, journaux, radio, télé pour la plupart : tout passe par l’écran. La ville est là. Les mots, on les garde pour plus tard, en silos, dit FB.

Pourtant dans ce dialogue de voix off, où l’on ne voit rien – c’est une pièce radiophonique, mais qu’on lit -, en quelques lignes, FB atteint le fantastique. De là cette étrange impression que les personnages (les voix) ne sont pas placés artificiellement sur un plateau mais qu’ils se déplacent, comme toi, comme vous, comme moi, comme nous, dans une ville. Qu’ils s’y trouvent si mal à l’aise que les mots leur viennent en aide – et qu’on décolle vers le fantastique, grâce à une langue soudain hors du cadre. Hors champ.

C’est proche d’une sensation de rêve. L’écriture de Tumulte a commencé au milieu d’une insomnie, en pleine nuit. Entre veille et sommeil – et par de nombreux récits de rêves, construits comme des exercices. Comme des exercices d’atelier d’écriture. Lisant ces textes, d’abord sur écran noir, ce qui accentue le côté nocturne, puis (à ma demande et sans doute d’autres fatigués par leur lecture de signes blancs sur fond noir), sur écran blanc, le lecteur est happé par leur teneur. Le sens n’apparaît pas tout à fait. On flotte, entre éblouissement et attention. Puis on relit, sur le même support, ou un autre. On croit comprendre (mais pourquoi vouloir comprendre toujours? C’est si bon de se laisser porter par le rythme et la musique des mots).

Le rêve n’est jamais que l’immersion de soi dans un décor mouvant, flottant, changeant, mais qui semble réel. Le fantastique fonctionne comme l’inversion du rêve : c’est l’apparition soudaine de l’incongru, de l’invraisemblable, de la folie dans le réel le plus cru. Pour qu’il fonctionne, pas de fantaisie. Juste une rigueur, et un ton, toujours basée sur la narration: rythme, tempo qui tiennent la phrase à flot, à la limite de la bascule. Que le lecteur ne sente presque pas la bascule dans le fantastique, que le rythme et la tension lui fasse oublier le vocabulaire et le déplacement qu’il induit.

Puis, grâce à Pierre Ménard, la lecture à haute voix donne un autre sens. Révêle la sensation d’étouffement que ressentent ces voix de la page 48. Me renvoie à ma propre sensation de noyade dans un océan mouvant de mots, de signes, de lettres, d’images. Enfin le sens émerge. Le temps passé m’a remise à flots. Et ma voix a pu me révéler celles des acteurs qu’on n’identifient pas davantage. Dans ce théâtre qu’ils jouent pour eux-mêmes, ils se perdent. Butent sur des murs, s’y cognent. Ca résonne. Les bifurcations sont proches.

disposition spatiale
|perspective scène|
françois bon | tumulte

C’est une impasse, dit l’acteur (il revient du fond de la scène).

J’ai regardé, c’est un mur, au fond, et rien sur les côtés. Du ciment, lisse, très haut, rien à faire, dit l’acteur.

On s’imagine toujours être dans une impasse, dit l’actrice, face public, au proche. Parfois c’est seulement dans la tête : on ne voit pas la solution, et pour le sol que vous avez sous les pieds, ce n’est pas celui qui convient.

J’ai vraiment palpé les bords, dit l’acteur. Le premier mur il y a une chicane, on passe la chicane, c’est une allée. Par dessus les murs de ciment on ne voit rien, ce qu’il y a de l’autre côté je ne sais pas. Je suis allé au bout, peut-être je me disais il y aura une autre chicane. Non, rien, c’est lisse.

Quelqu’un, demande l’actrice.

Ils sont partis, dit l’acteur. Il y a des traces. On le sent bien, quand des gens sont passés. Il y a une porte de métal sur le côté, au bout, mais là fermée. J’ai regardé par la serrure, de l’autre côté une cour, avec encore des murs, les mêmes.

C’est dans la tête, dit l’actrice. Tu as considéré toutes les solutions. Repartir d’où on vient, on ne veut pas. Et puis même, ça ne marcherait pas. On voudrait rebrousser chemin, on ne retrouverait personne : les autres aussi ont suivi leur route. Alors on est là, on essaye de faire le point, de visualiser en somme : qui on est, où aller, et ce qu’on cherche.

Ce serait une ville, dit l’acteur, on apercevrait quelque chose, par dessus les murs ? Ce serait une enfilade, un labyrinthe, un truc fait exprès, on trouverait la solution : il nous a fallu combien de cours, d’enfilades, de portes de métal et chicanes pour que je vous trouve, vous, ici, qui attendez ? Moi je ne veux pas me laisser faire.

On reste sur place en fait, dit l’actrice. Votre paysage mental est riche, fait de visages, de fenêtres et de lieux. Vous prenez habitude, vous continuez votre vie, et puis il vous semble que la ville et les autres s’éloignent. Pour vous, toujours là, au même endroit, mais cette fatigue, oui, parfois. Et les autres, lentement, comme si grandissait le chemin qu’il y avait à faire, vers la ville, vers les visages, pour faire les courses les plus simples, même, ou l’appel que vous lancez.

Vous voulez dire qu’il y aurait là un téléphone ?

Peut-être rien que cela, une distension, un espace plus large, et forcément les objets, les choses : dépouillées.

Si c’est une impasse, en remontant par là on trouverait une bifurcation ? Je vous laisse (il part).

Rien n’a bifurqué jamais, si vous êtes fidèle à quelques voix, et si peu de visages ; chacun les connaît bien, en soi-même. Et puis le ciel s’était fait plus blanc, et tendu comme une toile. Et puis le sol, sous les pieds, oui, bombé. Dans cette période-là j’avais avancé. Moi aussi je suis allée voir, là-bas, au bout, la porte de fer. Dans la serrure, on aperçoit une autre cour pareille, et des murs encore. J’ai repensé, à moi-même, et à ce temps où cheminer vers les autres devenait plus lointain, plus large. On a cette fidélité au dedans de soi-même, voilà.

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© François Bon _ 28 juin 2005


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