Edition, principe 2

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Ce matin, en ouvrant la fenêtre, des odeurs de bois et de feuilles brûlés, de terre mouillée… Le printemps. Pourtant nous sommes à Paris, parmi les immeubles et les voitures. Ça fait longtemps que « la rue assourdissante autour de nous hurlait », environ 150 ans. La rue n’a pas la même physionomie en 2008. Le hurlement a changé, il est continu, sourd et démarre au feu. Peut-être a-t-il perdu un peu de sa gouaille (le chanteur des rues et le rémouleur ne passent plus qu’une fois l’an, le ramoneur colle des papiers à découper sous le porche pour prendre rendez-vous). Même si les cloches de l’église sont plus nombreuses sur le parvis que dans le clocher, beuglant plus qu’elles ne sonnent, nous rappelant l’âpreté d’une vie sans toit.

Ça sent la terre, et c’est le printemps qui porte cette odeur-là. Ce parfum de promesse. Deux mondes co-existent. La ville et son bruit. La campagne, et ses travaux des jours. Celle-là court en tous sens, affairée, téléphone à l’oreille. Ceux-ci sont patients, humbles, silencieux. Parce qu’on sait bien que ça ne prendra pas forcément. Que ça dépend du temps qu’il fait. Ça, ce qu’on sème, ce qu’on plante. On a beau entretenir, arroser, tailler, regarder la lune, nourrir la terre, eh bien, ça ne dépend pas de soi. Mais du temps, et des bêtes, des maladies…

Faire coexister ces deux rythmes, en ligne et en librairie, pour le livre. Soigner l’auteur en publiant peu, pour mieux le faire connaître – ou publier beaucoup pour faire du buzz et inciter à entrer? Lire, élire et faire lire, c’est ce que souhaite tout éditeur. Mais par quels moyens?

On sait bien que l’édition traditionnelle crève de sa gestion de stocks. Du rapport prix du livre/coût de fabrication qui a toutes les peines à parvenir à un coefficient adéquat (4 au minimum). L’impression à la demande pallie ce phénomène. Elle permet l’édition de petits tirages lorsqu’elle n’est pas trop chère. Mais alors, c’est la promotion du livre qui coûte. Services de presse, envois aux libraires, ça fait entre 200 et 300 exemplaires à chaque fois – 500 parfois.

Comment s’en passer? Comment équilibrer dépenses et recettes? Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sá Moreira avaient trouvé une réponse. Les éditions 00h00 qu’ils ont fondées en 1997-1998 évitaient la gestion des stocks. Il suffit de se rendre une fois dans un entrepôt de diffusion pour comprendre. Très vite, en quelques années, les cinq millions d’exemplaires sont atteints. De 150 à 200 euros par an le cent, ça chiffre vite.

Dans le virtuel, par définition, il n’y a pas de stock. Le matériel est du hardware, le reste c’est logiciel et main-d’œuvre. Comme dans l’édition traditionnelle, du reste: donc de ce côté-là, rien de bien neuf.

Mais comment inciter les journalistes à critiquer les œuvres que l’on publie? L’envoi de SP virtuels peut prendre aujourd’hui – impensable avant. Seule l’expérience le dira.

Comment inciter les auteurs à nous confier des textes pour une mise en ligne? Hasard de la copie, risque du piratage. À balayer d’un revers de main: le piratage, c’est la preuve que le livre marche. L’essentiel est d’être lu, présent, vivant – quelle que soit la forme initiale du texte (blog, traitement de texte, site, cahier…).

Comment inciter les libraires à vendre des textes mis en ligne? En proposant, comme le fait depuis un bon brin de temps Inventaire/Invention, un petit tirage à la demande diffusé à la commande. Ou en passant un accord avec l’éditeur traditionnel qui le souhaite pour une édition pap’ (comme on faisait chez 00h00). En travaillant, comme le font beaucoup de libraires, à se mettre en réseau, en ligne, et à « se serrer les coudes« . À moins qu’un jour – et ce jour est proche – les libraires proposent à leur clientèle d’acheter des liseuses, sur lesquelles le bouquin sera téléchargé.

Pas de stock, un service de presse adapté, du temps pour les auteurs. Et les graines prennent. Les pousses pointent drues leurs deux feuilles vert tendre, encore frêles, mais vigoureuses. Le feu passe au vert. On démarre.

Constance Krebs, 4 mars 2008.


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