Boucles et kaléidoscope

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Quand je vais travailler, je prends le métro. Dans le métro, s’il n’est pas trop bondé, c’est-à-dire quand je peux déplier les bras de sorte à ne pas avoir le livre collé aux yeux, je lis. Forcément, c’est une lecture morcelée, aux bribes interrompues par les changements et l’arrivée. Quelquefois, quand il ne pleut pas trop, je poursuis ma lecture dans la rue. Et j’arrive, prête pour une journée de boulot. En ce moment, peut-être à cause du sentiment que j’ai d’être tout le temps en retard sur tout, Prison.

A la lecture de textes antérieurs à Tumulte, on est frappé par l’architecture en boucles des textes de François Bon. Comme des vagues, qui avancent et refoulent légèrement avant de fouler le sable à nouveau, le texte avance, monte – pour aboutir en un contrepoint qui clôt le paragraphe.

Puis un autre paragraphe l’enchaîne, qui montre le même événement, le même lieu ou le même personnage, sous un autre angle, selon une voix différente, avec un autre regard – comme légèrement décalé à chaque fois, ou vu de côté. Mais montant toujours, repoussant les algues qui flottent à la surface vers la grève. Laissant derrière elles un petit tas noir, emmêlé, qui sèche sur le sable – les sanglots étouffés du lecteur impuissant? la boule qui prend à la gorge et qui étouffe? la colère et l’énergie?

Enfin, tout se recompose aux yeux du lecteur qui soudain prend du champ. Le récit s’est doucement mis en place, avec au centre tel ou tel. Ainsi de Prison, Brulin qu’on imagine derrière ses cheveux longs et ses lunettes cassées, puis qu’on voit en « voyage » avec la « Cosworth » qu’il a « prise » – mais d’ailleurs, s’agit-il de Brulin ou de celui qu’il l’a remplacé, Tignass, peu importe, puisque les textes qui se rejoignent ici se retrouvent par la voiture. C’est la Ford qui marque le carrefour, c’est elle dont on parle, qui a transporté ses voyageurs, non pas vers la mer et l’île de Ré projetée, mais d’un délit vers la faute, le crime et la taule.

Dans Le Crime de Buzon, pareil. Les gars qui ensemble sortent de taule, l’un invitant l’autre à venir habiter quelque temps chez sa mère avec lui. Ce qu’implique pour lui au long de ce voyage le retour à la maison, les chiens, la grange, les premières lectures avec le vieux dans la grange (évidemment on pense à Chaissac qui malgré la misère et la crasse a su faire éclore sa sensibilité et son humour). Comment ce retour est vécu par lui selon ses différentes humeurs, selon l’attitude qu’aurait eue le copain, si le copain est encore là ou pas. Comment il revit les moments d’avant la prison, d’avant la bascule.

Déjà dans Sortie d’usine, ce mouvement cirulaire, giratoire, du transpalettes. Le Fenwick entrait dans la longue bâtisse où des hommes travaillaient, il allait au bout de la chaîne, là où sont exposées les photos les plus crues, où s’activent les mains les plus calleuses ou tronquées; il prenait un truc à balancer, une palette, de la ferraille en général, il faisait une sorte de huit allongé pour passer partout.

Pas de chauffeur nommé, dans la machine. Le cariste n’a pas d’existence, de toute façon, c’est le transpalettes qui est comme aimanté par les tâches à accomplir (du moins dans mon souvenir, je n’irai pas vérifier maintenant).

Le transpalette continue ses allers et retours, ses va-et-vient parmi les hommes qui se découvrent, se connaissent mieux, s’apprécient parfois. On l’oublie. Mais l’architecture du roman s’accomplit comme un destin tragique. La boucle revient. Un coup, un choc. Tout rouge, noir. Puis le transpalette qui sort, un corps allongé en travers. Pas dans le même sens que ce qu’il trimballe d’habitude. Sortie d’usine.

La boucle forme l’architecture de la tragédie. Toujours elle fait pressentir au lecteur ce qui va advenir. Elle maintient le suspense. On a des éléments, mais ils sont flous encore. On a besoin d’en savoir plus (c’est un vieux truc d’auteur, ça, et d’éditeur qui veut vendre, mais Bon ne travaille pas comme ça). On ne comprend pas tout, on sent qu’il faut prendre du champ, alors on avance dans sa lecture, et on achoppe sur une autre boucle, un autre regard de biais. Le sentiment, confus, qu’il va y avoir au bout une bascule, qui va tout précipiter dans – quoi? le néant? la prison? le crime? le destin? -, du fond duquel on ne pourra pas sortir indemme.

Mais aussi, dans cette bascule, vient comme un balancier le sentiment que tout ça, ce qui décrit, annoncé, arrivera – ou pas. C’est arrivé la plupart du temps (dans Prison, Brulin est « planté », dans Crime de Buzon, le crime est prévu – c’est le premier mot du titre), comme on sait que le tragique est le moteur de toute pièce classique. La tragédie annoncée pourrait ne pas arriver. Chaque acte, chaque scène, revenant en boucle selon une structure figée, montre ou prévoit à travers le regard de tel ou tel personnage et ce qu’il veut bien en dire à ce moment-là de la pièce, ce qui va faire que le coup de thèâtre, cette bascule, devienne…

…qui change tout. Tragédie grecque de la vie ordinaire, qui bascule vers le fantastique ou vers la tragédie – ou qui reste ordinaire.

A suivre… les enfants se réveillent, petit déjeuner, et m’engouffrer dans le métro.

[Le fantastique, même structure. Tumulte et rengaines comme des refrains, idem]

[Ainsi du fait d’écrire, au centre du récit, à placer ailleurs, mais vient de la même boule centrale que la tragédie. L’écriture comme fiction.]


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