Aux Abattoirs, pour l’avenir

(c) Constance Krebs, 2008.

(c) Constance Krebs, 2008.

Invitée par Philippe Berthaud à parler de l’écriture en ligne pour des auteurs en herbe, je modifie mon texte la veille de l’intervention. En effet, je viens de m’apercevoir que l’annonce de cette conférence a plutôt attiré des bibliothécaires, des enseignants, un éditeur ou deux. Mais lorsque, intriguée, je demande combien de lecteurs présents dans la salle écrivent, les trois quarts des mains se lèvent. Moins d’auteurs que dans les librairies et les théâtres au moment des lectures. Le Net fait bouger les choses : il y a plus de public simplement lecteur.

Le texte de l’intervention se trouve ci-dessous. Les diapos sur Slide Share (pas encore trouvé la ficelle pour les mettre ici). En tous cas, voici un lien vers elles.

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L’oeuvre numérique, qu’elle soit textuelle ou multimédia, internet ou multi-supports, se distingue de l’oeuvre sur papier. La mise en oeuvre diffère, le passage de la rampe, sans diverger, ne converge pas forcément.

Au départ, on a la même chose. une idée, une envie d’écrire, un talent pour ça, un texte. Mais les outils font évoluer les pratiques d’écriture.

En quoi une oeuvre singulière peut aisément s’élaborer en ligne – comme un blog? Convenons que les hommes aiment bien se retrouver ensemble – qu’ils créent d’ailleurs pour ça des communautés, des collectifs qui les rend assez libres – apparemment.

I. Interaction et interactivité
1. Interaction : textes classiques
– Tous les textes fondateurs des adolescences lectrices. (Pour moi, L’Enfant et la rivière Bosco, Le Grand Meaulnes Alain-Fournier, Le Hussard sur le toit Giono, Le Rouge et le noir Stendhal, Un balcon en forêt Julien Gracq…). L’enfant happé par sa lecture, qui oublie le monde qui l’entoure. Interaction réciproque totale, fusionnelle. Héros du livre, héroïne, il-elle monte sur les barques, dérive dans l’orage, attrape le choléra, tombe amoureuse du Grand Augustin, ne comprends pas ce jeune insensé qui le retire à sa fiancée… L’enfant grandit, elle tombe amoureuse de Julien Sorel, déteste Mme de Rénal (je parle pour moi), lit Julien Gracq à cause de Julien Sorel bien sûr, se gèle dans la forêt des Vosges, et attend ce qui n’est même pas vraiment un ennemi… C’est fatigant. Mais quelle vie!

– Les textes séquencés.
Réciprocité et interaction dans la structure du texte en lui-même. Premier codex : La Bible et ses renvois, de toute éternité. Jacques le Fataliste, texte d’encyclopédiste qui a mis au point un système de classification de l’esprit. Pas anodin. Voir ce que Diderot fait de l’esprit des hommes du XVIIIe avec son Encyclopédie, conçue pour changer la façon de raisonner.

– Les textes en boucles. Interaction dans le texte pour une révision de sa lecture. A la recherche du temps perdu, ruban de Moebius basé sur l’inversion, voir article de Barthes dans Sur Proust. Exemples : Charlus et le jet d’eau d’Hubert Robert, Mme Verdurin qui n’est au fond pas une artiste, le très élégant Swann qui n’est pourtant pas un aristocrate, la cocotte de haut vol qui est en réalité une princesse russe (le fin du fin de l’aristocratie au tournant du dernier siècle)… Et la fin du Temps retrouvé bien sûr.

Le Manuscrit trouvé à Saragosse dont les renvois font allusion à une autre partie du texte pour en donner un autre éclairage.
Structure en aller-retour, en boucles donc aussi, pour les récits épistolaires – Les Lettres persanes, Les Liaisons dangereuses, qu’on pourrait éditer sous forme de blogs croisés si l’on considère le blog comme écriture issue de la littérature de correspondance.

– Boucles comme interactions concentriques dans le texte. Induisent une structure narrative en kaléidoscope, Tumulte, de François Bon. Le blog est structuré en boucles pour des raisons d’abord technologiques (structure de Spip). Un texte par jour. Texte au centre de plusieurs textes de références, Le Journal de Kafka, Les Petits Poëmes de Baudelaire, Paris au XXe siècle et d’autres textes de Benjamin, L’Invention du monde de Quignard, Les Chants de Maldoror de Lautréamont (lui-même avalant Baudelaire), etc., autant d’oeuvres concentriques. Comme une goutte d’eau qui en tombant résonnerait avec d’autres, plus anciennes mais qui s’effleurent – « La Poignée de main de Rimbaud ». Textes qui aujourd’hui résonnent dans le Tiers Livre, du même – jusqu’à « Pour une rue Sylvain-Schiltz », version 1 et version 2 avec photo.

2. Interactivité ou nouvelles écritures
Le lecteur est-il interactif? je veux dire par là, rentre-t-il en interactivité avec le texte? C’est Jeanneret qui prend la mesure du mot interactivité à l’aune de l’interaction.

– définition de ce mot Interactivité, mot valise inutile selon Jeanneret : l’interaction, quant à elle, a toujours existé. Vérifions.
Ce mot, inter-activité, quelles différences a-t-il avec inter-action?
Comparons activité et action. L’activité est synonyme de vigueur et de mouvement, de rapidité et d’énergie tandis que l’action s’apparente à la décision, la démarche, l’entreprise et l’initiative – voire à l’oeuvre.
A l’examen d’interaction le dictionnaire des synomymes s’épuise. Bob, le Petit Robert, nous dit: « action réciproque » et son grand frère le Grand Robert, ou Trésor de la Langue française, TLFi en ligne, précise : « Action réciproque de deux ou plusieurs objets, de deux ou plusieurs phénomènes. » Pour interactivité, que Jeanneret n’aime pas tellement, le TLFi ne donne rien, nada, « inexistant, ni présent ni apparenté ». D’ailleurs mon correcteur automatique d’Open Office souligne interactivité qu’il ne reconnaît pas, alors qu’il reconnaît interaction (pas dans la dernière version installée sur mon nouvel ordi).

Toutefois Bob précise que le sens apparaît en 1982 et qu’il signifie une « activité de dialogue entre un individu et une information fournie par une machine ». Il précise néanmoins qu’interactivité provient d’interactif, « inform. Qui permet d’utiliser un mode conversationnel ».
Autrement dit l’oeuvre interactive induit un dialogue entre l’auteur et le lecteur (voir les commentaires des blogs, souvent riches). Contrairement à l’oeuvre traditionnellement établie sur papier qui n’établit qu’une action réciproque (voir l’enfant ou l’adolescent et ses lectures) : « J’ai lu, j’écris ; tu as lu aussi, tu relis ces lignes à travers le prisme que je te donne. »

Souvent, cette réciprocité est plus profonde : « J’écris, tu écris. » Beaucoup de lecteurs écrivent – c’est d’ailleurs la ruine de l’éditeur : quand on fait des soirées de lecture, il n’y a que des auteurs. Combien de lecteurs qui n’écrivent pas, ici (les commentaires sont à votre disposition pour la réponse)?

Depuis Internet, la réciprocité se modifie, le dialogue s’établit. Non pas entre la machine et le lecteur, mais entre l’auteur et le lecteur. Il s’agit bien d’une interaction liée à une interactivité.

– Hypertexte.
Les liens du Net montrent du fil – comme on montre du doigt – les passages du roman auquel l’auteur fait allusion, ou évite les descriptions. Breton avait remplacé les descriptions par des photos, technique naissante au début du XXe siècle. Nous posons des liens hypertextes pour signaler (va-t-on signer ensemble un manifeste pour le texte signalétique?). Comment, dès lors, donner du mystère aux romans?

Anacoluthe (et ses deux autres avatars sur Rocket e-book et en PDF). Comment c’est fait: deux personnes, un auteur, un développeur; d’abord le site, ensuite le PDF, enfin le format eBook. Référence aux séries TV. L’implicite devient explicite. Le seul mystère réside dans la chronologie dévastée du roman. Qui détruit la chronologie? Le lecteur, grâce aux chausses-trappes que l’auteur a posées? Pas sûr. C’est de l’écriture que vient la lecture. Cf séquençage du temps qui est le nôtre, Romans dont vous êtes le héros pour les enfants des années 85-95, les QCM que les profs proposent aux élèves comme seule argumentation, démonstration.

Intrigues (et ses deux autres avatars). Comment c’est fait: un auteur établi qui tient contrat chez un éditeur, un plan singulier, et la navigation proposée par l’éditeur en ligne (l’éditeur papier n’ayant pas su que faire de ces bribes de texte). Récits qui croisent des métarécits, eux-mêmes incorporés dans le plan quadrillé comme un tableau – et non pas linéaire comme un plan cartésien. Le mystère demeure dans l’agencement des récits, des témoignages, de ce qu’imagine le narrateur.

Désordre (en perpétuel rangement). L’auteur ne sollicite l’intercativité que par jeu. Pour perdre le lecteur selon un ordre aléatoire, pré-établi. Le mystère est conservé par les liens et les incises. Malgré l’extime (le blog-journal) qui mêle fiction et réalité. Le mystère donne épaisseur au travail en cours. Avec le travail de quelques autres (dont Bon, Ménard, Maïsetti, Margantin), bien meilleur que tout ce que 00h00 a pu publier avec les moyens qui étaient les siens en 1998.

3. Du leurre

Par conséquent, l’auteur qui s’efface devant le lecteur, le lecteur auteur, terme qu’on entend si souvent aujourd’hui : leurre construit par l’artiste et qui a toujours existé. L’auteur n’est pas le lecteur, quand bien même il commente les textes ou y participe. Voir Pierre Ménard et ses pages 48, le lecteur n’est qu’un rouage dans le dispositif mis en place par Pierre Ménard, l’aléatoire qu’induit PM est d’emblée construction. Chaque lecture diverge de la précédente, même d’un dixième de point.

La lecture en ligne est bien souvent une prélecture. Il est vrai que la lecture en ligne trop souvent survole, simule la lecture tandis que la lecture se déroule ailleurs, en simulacre, dit Alain Giffard. Mais cette lecture simulacre, silencieuse, sous la lampe, celle des livres imprimés ou sur livrel, est-elle définitive? n’a-t-on pas envie de relire les livres qu’on vient de finir ? Sachant que l’angle de vue sera forcément différent, neuf ? Plus tard, à un autre âge d’une même vie, lit-on la même chose ? Sinon, pourquoi les garderait-on dans des bibliothèques poussiéreuses, ces livres ?

De la lecture naissent divers récits. Pour Anacoluthe, de façon trop explicite qui fige le récit dans une lecture active sans interaction. Pour Tumulte qui, à l’inverse, prolonge les lectures jusqu’à l’infini des livres et des blogs. Pour la Recherche, dont on se rend compte quand on a fini le roman qu’il faut reprendre sa lecture sous`l’éclairage que nous donne la fin du Temps retrouvé – car l’auteur, lui, n’a pas le temps de recommencer le récit de sa vie.

II. L’artiste et la machine
L’auteur ne peut aller à rebours, lui. alors que se passe-t-il ? Que donne-t-il à lire de ses propres lectures ? Quel simulacre e-t-il consommé ?

1. Du collage : lecture puis écriture
– François Bon. Bon disait un jour à la cantonnade, l’air de rien : »Il y a une page d’Echenoz dans chacun de mes livres. » Viart l’a repris. Je l’ai cherché, je n’ai pas fini. Je commence à penser que la référence avouée à Echenoz est davantage un jeu, où Bon nomme l’auteur qu’il admire, prend des éléments, qui peuvent être littéraires mais qui ne sont pas forcément narratifs. Un mur d’autoroute qui s’appellerait Echenoz, par exemple. Ca n’a rien à voir avec un mode littéraire – mais tout à voir avec la relation aux lecteurs : comprendront ceux qui, ayant lu Echenoz, savent que dans ce mur d’autoroute, situé près de Rungis, avant l’embranchement de l’autoroute de l’ouest et du sud, il y a une brèche. Que derrière cette brèche, une maison abandonnée a permis de séquestrer quelque héros laconique, amateur de femmes, d’alcool fort et de jazz. Syncopé comme cette bretelle. Jamais dans Autoroute, François Bon n’y fait davantage illusion. Un jeu, mais un jeu pour perdre celui qui voudrait passer son temps à étudier la littérature contemporaine. Tiens, vas-y, attrape le bâton.

– Temps retrouvé, exemple la fin dévoilée d’Harry Potter, usages du Net et référencement. Autre signe au lecteur.
Il en a reparlé récemment, Bon, du jour où il a utilisé la fin de la Recherche. Il a renoué les ailes de géant du Baudelaire qu’il aime avec les géants empêtrés dans leurs jambes en échasses, qui grandissent, grandissent, et modifient jusqu’aux masques les vieillards que revoie le narrateur après des années. Et pour quoi retrouve-t-il le Temps de la Recherche, Bon? Pour dévoiler, 4 jours avant Amazon, avant la télé, avant la rentrée et les journaleux, la fin du plus grand best-seller pour la jeunesse, encore bien campée sur ses jambes, Harry Potter et les reliques de la mort http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article927 . Résultat : le nombre de visites a explosé.

– Pierre Ménard, celui de Marelles et des sites concomittants. Page 48, le processus. Un lecteur lit une page 48 de son choix, enregistre sa lecture sur le site de PM; Celui-ci tire 48 mots de cette page entendue. Il les réutilise pour un texte de sa composition. Usages du Net et communautés.

La lecture appropriée et détournée vers l’écriture d’un auteur. Comme dans les livres.

2. Ecriture et images graphiques ou sonores

– Fred Griot. La lecture comme bloquage vers l’écriture qui s’ouvre petit à petit. Avec dans la voix de celui qui lit, le souffle de la marche, tendue vers l’écriture. A découvrir.
– Philippe De Jonkheere. La lecture comme tremplin vers l’écriture, vers la photo, vers les jeux aléatoires. Bibliothèque, Taquin, Jeux pérecquiens, Tentative d’épuisement. Je me souviens.

3. Les techniques d’écriture

– Le séquençage : le blog, deux exemples. Tumulte, stoppé à instant T (mais repris par bribes). Effacements : continu.

– Boucles et redites. Citations et cut-up. Contraintes et liberté.
Pierre (Ménard), François (Bon), Philippe (De Jonkheere), Fred (Griot), Florent (Grimaldi) et les autres utilisent des outils qui n’ont plus grand-chose à voir avec la plume. On vient de voir ce qu’impliquent les liens, le copier-coller, on se rend compte que le téléphone peut même aider…

Au total, spontanéité apparente de l’écriture du blog – parce qu’immédiateté de la mise en ligne, de la publication. Mais contrainte très tendue de l’écriture quotidienne sans faillir, sans repentir possible (NB. Lorsque c’est possible, comme FB le fait dans Tumulte, nouvelle page). Le lecteur voit tout, entend tout. Pacte tacite mais incessible entre l’auteur et le lecteur. En ligne, on ne peut pas s’arrêter sous peine de voir ses lecteurs s’évanouir. Comme un fil de soie, fragile et solide à la fois, invisible et tendu entre l’auteur et le lecteur. Un lien indéfectible.

III. De l’écriture et de la machine, nouvelles contraintes

1. Le blog, syncopé et néanmoins cohérent, nécessite textes et images a minima.
– Journal extime. Berlol et son JournalLittéRéticulaire, le JLR pour les intimes. PDJ et son Désordre apparent.
– Poèmes en prose. Effacements, Grimaldi
– Atelier de roman. Tumulte, une transition d’auteur.

2. Le site, version amplifié du blog, nécessite sons et liens.
– FB, de Tumulte à Tiers Livre

3. L’auteur (re)devient lecteur : il édite.
– PDJ édite les dessins, photos et textes qu’il apprécie.
– FB, revue en référence à Michaux Remue.net puis publie.net, comme son nom l’indique.

Conclusion
Transformation radicale du texte et son écriture. Qui peut surprendre mais qui n’est qu’un versant de la vivacité, toujours mouvante, de l’écriture du roman – c’est-à-dire du texte en langue romane, vernaculaire. Dès lors, le seul codex suffit-il ?

Multiplication des outils, des apprentissages pour mieux saisir la matière de son travail.

Création neuve de communautés. Les lecteurs exigeants existent. Ils ont des blogs et lisent en ligne ce qui se rapporte à leur centre d’intérêt. Ils partagent leurs livres sur des sites dédiés, leurs lectures sur des Zazieweb depuis 1996, ou d’autres. Le lecteur prescrit, comme ces deux enfants de onze ans qui ne se sont pas vus depuis 6 ans, mais qui par courrier postal s’envoient des conseils de lecture. Comme on l’a toujours fait. Simplement, le champ possible est aujourd’hui plus large, plus rapide, donc plus réactif.

L’éditeur, le libraire, le bibliothécaire ont-ils encore raison d’être – en l’état ? N’ont-ils pas intérêt à modifier leurs outils, leurs pratiques, eux aussi ? Le prescripteur ne doit-il pas déplacer en partie ses compétences sur le support numérique? selon des usages adaptés au numérique ? Car pas sûr que ce numérique qui lui semble si flou soit économiquement plus mouvant que l’édition traditionnelle…

(c) Constance Krebs, 24 septembre 2008 – 17 décembre 2008 – 7 janvier 2009.

PS. Voir ce lien, qui fait le point, depuis une expérience forte.

PS du 7 janvier.
Un grand merci à la Revue des Ressources qui a mis en ligne ce texte sur son site.
Voir le billet de Virginie Clayssen avec les commentaires de Piotr et d’Alain Pierrot. C’est .
Et puis, après la photo du mur d’Echenoz, voici la photo du mur Echenoz telle que, lectrice, je l’imagine et c’est celle de mon imagination dont je parle dans le texte.
mur échenoz


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