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	<title>amontour &#187; La Main de sable</title>
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		<title>amontour &#187; La Main de sable</title>
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		<title>Laurent Margantin &#124; La Main de sable</title>
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		<pubDate>Sun, 22 Mar 2009 13:46:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
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Chambre
Il se souvenait de cette chambre. Il n’y était passé qu’une fois mais le souvenir restait vif. Le vieux lavabo, les meubles d’une génération depuis longtemps disparue. Dehors l’air était glacial.
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			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/03/maison.jpg?w=300&#038;h=224" alt="maison" title="maison" width="300" height="224" class="aligncenter size-medium wp-image-468" /></p>
<p><strong>Chambre</strong><br />
Il se souvenait de cette chambre. Il n’y était passé qu’une fois mais le souvenir restait vif. Le vieux lavabo, les meubles d’une génération depuis longtemps disparue. Dehors l’air était glacial.<br />
Il était quand même sorti pour assister à la messe dans une église au sol couvert de tapis pour protéger les paroissiens âgés de la pierre gelée. Eux avaient le regard vide, psalmodiant de manière mécanique.<br />
De retour dans sa chambre, il avait pensé à ces hommes et à ces femmes qui traversaient les contrées environnantes, passant d’hôtel en hôtel, habitués à de telles chambres. À cette promiscuité avec les disparus dont l’odeur mêlée restait encore dans les draps. Quelle espèce d’hommes étaient-ils, ceux-là ? Au cœur des petites villes dominées par les sédentaires, leur espace était restreint et secret. Pouvait-on les reconnaître à certaines expressions de leur visage, à quelques-uns de leurs gestes ? Se reconnaissaient-ils entre eux ?<br />
Puis il se coucha et oublia ces vaines pensées qui lui venaient chaque fois qu’il dormait dans une chambre inconnue et pour laquelle il fallait payer.</p>
<p><strong>Figures</strong><br />
Des nuages de mots l’enveloppaient. C’étaient comme des pages où des morceaux de phrases fluctuaient, se mêlaient et se détachaient à certains moments. Des murmures l’envahissaient, de ces murmures qu’il avait entendus il y a longtemps et qui revenaient.<br />
Souvent, ce n’était que des images informulables, des visions sans légende. Il avait beau les voir et les revoir, elles ne disaient rien. À certains moments toutefois, elles s’ouvraient à lui dans des combinaisons nouvelles qui délivraient un sens.<br />
Il était là assis dans un café, marchant dans la rue ou chez lui à penser à tout cela, à tenter d’approcher la météorologie de son esprit. Il se souvenait notamment d’heures fécondes dans un train, sur un trajet répété pendant plusieurs mois dans un pays étranger. Là-bas, des figures s’étaient dégagées à une certaine heure matinale.</p>
<p><strong>Glossaire</strong><br />
Cet automne-là, les vignes rousses brûlaient jour et nuit dans ma cervelle. Je ne sais pourquoi, j’avais fini par les associer aux feuilles jaunies par le temps du glossaire conservé à la mairie sous une coupole de verre, le plus ancien glossaire de l’empire.<br />
Moi-même, je mêlais les mots certains jours, ce qui me mettait dans une humeur noire et désespérée. Les langues ainsi mélangées avaient quelque chose de monstrueux, et les mots d’esprit basés sur de telles hybridations linguistiques, ceux-là même que faisaient mes hôtes devant un verre de vin après le dîner, me révulsaient.<br />
D’autres jours, ce flux incessant de paroles s’interrompait, et je me retrouvais devant les vignes enflammées par le soleil froid, leurs nervures surgissant comme l’alphabet d’une langue inconnue dont seul le glossaire sous sa coupole de verre à la mairie aurait pu me dévoiler toute la richesse. Quelle absurdité ! Me reprenant, je songeais à tous ceux qui avaient fouaillé dans les langues les plus diverses, étouffés finalement par le poids de leurs découvertes. Plutôt les vignes rousses et leur incandescence.</p>
<p><strong>Piétons</strong><br />
Pendant longtemps, il n’avait pas eu le permis de conduire et marchait le plus qu’il pouvait. Dans les grandes villes, il ne prenait métro et bus que lorsque la distance était vraiment trop grande, sinon il traversait des quartiers entiers à pied, seul le plus souvent, car amis et parents se plaignaient de ses longues enjambées, de son incapacité à faire de plus petit pas.<br />
Dans la petite ville où il se trouvait alors, les distances étaient insignifiantes pour lui. Elles l’étaient aussi semble-t-il pour un vieil homme qui marchait courbé et muni d’une canne, et qu’il rencontrait au moins une fois par jour au centre-ville ou bien sur l’un des ponts qui enjambaient le fleuve. Le vieil homme avait été très malade, apprit-il plus tard, on avait même dû l’hospitaliser plusieurs semaines. Sa logeuse lui avait raconté qu’elle était allé lui rendre visite et qu’il était alors bien mal en point. Guéri, il marchait de nouveau à longueur de journées, s’arrêtant parfois pour dresser la tête et regarder autour de lui à travers le verre épais de ses lunettes de soleil qui lui faisaient une figure étrange en ce pays hivernal, et surtout un peu lugubre.</p>
<p><strong>Maison</strong><br />
La maison était dans une rue parallèle au fleuve. Un vieil arbre cachait la façade. Même en hiver, celui-ci assombrissait les chambres du haut. Entré dans le couloir, on accédait à l’escalier en passant devant la cuisine et le salon de la propriétaire. Celle-ci était généralement là, sauf en fin d’après-midi, car elle avait l’habitude d’aller « faire son tour ».<br />
Jamais il n’avait connu maison plus sinistre. Ses habitants étaient des gens de passage qui louaient une des chambres du haut pour quelques semaines. Un d’entre eux toutefois y vivait depuis un an. Il avait une quarantaine d’années et travaillait dans une friperie de la ville. Il passait généralement ses soirées devant la télévision qu’on entendait sur tout l’étage.<br />
La propriétaire était une femme un peu excentrique. Peintre à la retraite, elle avait les cheveux roux qu’elle portait longs, et accueillait les nouveaux locataires en leur faisant découvrir quelques-unes de ses œuvres aux motifs singuliers et sans chaleur.<br />
Lorsque l’étranger arriva, elle lui montra les chambres à l’étage. Chacune d’entre elles était aménagée avec de vieux meubles, une table, un lit, une armoire et un frigo. Il régnait une odeur de naphtaline qui, après seulement quelques heures, fut insupportable au nouveau locataire. Alors il marcha souvent le long du fleuve, observant les hérons au crépuscule, et passa ses soirées dans un café du centre où l’hiver paraissait interminable.</p>
<p><strong>Pensées</strong><br />
Il revenait dans cette maison bourgeoise. Il montait les escaliers et ouvrait la porte vitrée, accueilli par son chien. Sa femme était dans la cuisine et venait l’embrasser, ainsi qu’un enfant. Il posait son porte-documents et allait faire un brin de toilette dans la salle de bain sur la droite avant le salon.<br />
Il revenait tous les jours plus ou moins tard, selon les embouteillages. Toujours avec le sentiment du devoir accompli, du triste devoir accompli. Ses parents étaient là, dans la chambre à coucher. Ses parents étaient morts quelques années plus tôt, lui et sa femme pouvaient désormais coucher dans cette chambre. Un chien courait en aboyant dans l’appartement. Le dîner était prêt. Son père qui avait été clerc de notaire avait son portrait dans des albums de famille au grenier, où sa propre fille avait encore sa chambre. Elle n’y était plus, mais l’enfant certains jours. Il allait s’asseoir dans un fauteuil et songeait un moment aux disparus. L’enfant qui était descendu jouait par terre sur le grand tapis. On passait à table.<br />
Après le repas, on disposait les fauteuils devant la télévision et on regardait un film en mangeant une plaque de chocolat. Couché dans son lit, on avait une dernière pensée pour les disparus qui avaient dormi à la même place, dernière pensée qui se muait parfois en rêve. </p>
<p><strong>Lieux</strong><br />
Il y avait des lieux sombres où il ne pouvait entrer. C’était une grange, un cellier ou un grenier. On y distinguait des jouets abandonnés, des bandes dessinées et des encyclopédies enfantines aux feuilles jaunies, des outils divers, des cartons qu’on avait refermés il y a longtemps et dont on avait oublié le contenu. De la lumière filtrait par le toit ou par en dessous, d’une petite grille au-dessus de laquelle on se postait pour voir si quelque chose bougeait plus bas. Il y avait un escalier abrupt éclairé faiblement par la lumière de l’après-midi. Des vêtements entassés servaient de coussins où l’on pouvait s’allonger et passer des heures solitaires sans être dérangé. Il n’y avait pas un bruit. Ces coins obscurs étaient les plus désirés. On était pareil à un de ces insectes qui restaient tapis dans l’ombre en attendant que la nuit vienne.</p>
<p><strong>Revenants</strong><br />
La bonne odeur de l’herbe sous l’averse, voilà ce qu’il aimait retrouver à l’angle du muret de pierres, sur le chemin vers la rivière. Du temps avait passé, la maison avait été vendue et il n’avait pas mis les pieds dans ces environs depuis plus d’une dizaine d’années.<br />
Il avait garé la voiture sur l’esplanade devant, après la marche solitaire était reparti dans la descente, croisant un autre véhicule. La femme qui conduisait ne l’avait pas reconnu, il avait fait demi-tour pour la suivre et la rejoindre. Il retrouva sa voiture garée sur le bas-côté, et elle en train de cueillir du houx en face de l’ancienne ferme de son père. Après la surprise de l’avoir retrouvé, elle expliqua qu’elle cueillait ce houx à cet endroit précis pour l’emmener justement à son père, c’est-à-dire pour le lui déposer sur sa tombe à quelques kilomètres de là. Elle dit aussi qu’elle regrettait ce temps où la ferme existait encore et où la famille et les amis s’y retrouvaient, ce temps bel et bien disparu dont ils étaient tous deux les revenants, l’un flairant l’odeur de l’herbe humide, l’autre coupant le houx.</p>
<p><strong>Pays</strong><br />
Les vieux immeubles de briques rouges l’entouraient, et des visages de passants. Il était assis sur la selle de son vélo et se sentit tout à coup, à cet endroit précis, en pays étranger. Il habitait là pourtant depuis plusieurs années. Mais entre lui et les rues environnantes s’interposa un monde d’images si prégnantes qu’il se sentit traverser par leurs couleurs et leurs formes, incapable de continuer à avancer, incapable de reconnaître le chemin qu’il devait prendre. Il s’arrêta, posa le vélo contre un arbre, marcha un peu.<br />
Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait entrer dans ce qu’il appelait une transe froide. À chaque fois les mêmes images apparaissaient, et surtout ce sentiment violent que le monde qui l’entourait n’était pas le monde réel, mais une illusion désormais effacée et recouverte par un univers qui avait été caché à sa vue. Cet état durait une minute ou deux, puis la perception normale de son environnement reprenait, comme si rien n’avait eu lieu. </p>
<p>Noms<br />
Il regardait le vieil homme tourné vers la lumière sur la photo de ce journal retrouvé dans une malle. À cette époque, les hommes avaient donc des noms ! La sonorité étrange de celui qui était inscrit sous la photo retenait son attention, sans qu’il fût capable de le prononcer correctement.<br />
Les noms avaient disparu il y a longtemps, et avec eux la faculté de nommer êtres et choses. Officiellement, on avait fait l’économie des dénominations, afin de faciliter la gestion du réseau informatique devenu pléthorique. Chaque chose et chaque être s’était vu attribuer son code-barre, que seules les machines savaient lire. Puis celles-ci avaient disparu à leur tour, et ne restaient plus que des code-barres devenus illisibles.</p>
<p><strong>Portraits</strong><br />
Il ne l’avait jamais autant vu que depuis qu’il était mort et enterré : sur des dizaines de clichés dispersés dans des cartons, clichés du temps de sa jeunesse. Autrefois, ses amis lui avaient donné un nom de métèque à la réputation de mauvais garçon, avait raconté sa femme elle aussi disparue. Sur quelques photos le regard était parfois dur, et les moustaches brunes accentuaient l’apparence de virilité qu’il voulait vraisemblablement se donner. Il y en avait toutefois d’autres où transparaissait une expression de gentillesse et de douceur.<br />
Cette antinomie du personnage était troublante. Curieusement, on retrouvait la douceur chez son père, et la dureté de façade chez le père de son père. La forme du visage leur était commune, l’intensité du regard également. À travers eux l’archiviste avait le sentiment de saisir l’âme d’un  pays ancien, ignoré de lui, où les hommes portaient naturellement des fusils et se moquaient ouvertement de ce que les plus frêles pouvaient penser d’eux. À eux trois, dans leurs expressions diverses qui se rejoignaient et se conjuguaient dans les profondeurs de la lignée, ils étaient l’emblème d’un monde qu’on rêvait de rebâtir en secret.</p>
<p>© Laurent Margantin, 2008. </p>
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		<title>Laurent Margantin &#124; La Main de sable, 22-32</title>
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		<pubDate>Sun, 01 Mar 2009 20:43:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
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BIBLIOTHÈQUE
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			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/03/main-de-sable.jpg?w=300&#038;h=262" alt="main-de-sable" title="main-de-sable" width="300" height="262" class="alignnone size-medium wp-image-400" /></p>
<p>BIBLIOTHÈQUE<br />
Il y avait trop de clochards dans la bibliothèque dressée au-dessus de la ville. On avait conçu celle-ci comme une tour dont chaque étage correspondait à une lettre de l’alphabet. Les livres de tous les domaines du savoir étaient mélangés selon ce principe élémentaire de classification.<br />
Or la direction de la bibliothèque avait commis l’erreur de la décréter accessible à tous. Bientôt, les clochards de la ville vinrent s’y instruire à toute heure du jour et de la nuit, car elle ne fermait jamais. Comme les tables étaient communément occupées par les étudiants, ils s’asseyaient par terre, contre les fenêtres qui offraient une vue imprenable sur les monuments de l’ancien empire. Certains dormaient dans un coin. Ils ne dérangeaient personne.</p>
<p>Je me souviens que l’un de mes professeurs m’avait raconté y avoir travaillé pendant ses études. Il y était de service en soirée et les week-ends, quand les employés à temps complet étaient au repos. D’autres étudiants prenaient la relève à minuit.</p>
<p>Il m’avait dit avoir vu certains clochards prendre des notes, et cela l’avait intrigué.</p>
<p>INJURE<br />
Le qualificatif de « nombriliste » à son endroit venant de personnes qu’il avait cru chères l’avait surpris. Alors il se pencha sur son nombril qu’il n’avait pas beaucoup regardé dans sa vie à vrai dire, et le trouva intéressant. Formant une espèce de spirale charnelle, sa réalité était secrète. Lui qui n’avait jamais prêté attention à ce point somme toute centrale de sa anatomie en fut durablement troublé.</p>
<p>C’est à cette époque qu’il commença la rédaction des Confessions du nombril, œuvre en douze volumes dont la parution en français puis dans de nombreuses autres langues fut un grand succès de librairie.</p>
<p>CHIENS<br />
Les chiens marchaient dans la rue. Ils étaient trois. Ils passaient devant les boutiques et parfois s’arrêtaient pour regarder les vitrines. Il leur arrivait de rentrer, mais ils repartaient vite, chassés par les vendeuses. Devant un bar, ils urinaient discrètement dans un pot de fleurs, chacun à son tour. D’où venaient-ils ? Appartenaient-ils à quelqu’un ? Ils avaient plutôt l’air de chiens affranchis, errant librement par les rues.</p>
<p>Il m’arriva de les retrouver, chacun d’entre eux seul, allongé sur le trottoir. Sans doute se reposaient-ils de leurs virées faites à toute allure.</p>
<p>D’autre fois, je les retrouvais à plusieurs, nombreux parfois, courant sur les boulevards sans faire attention aux feux rouges, obligeant les voitures à les éviter. C’était alors une véritable cohorte de chiens, organisés comme des hommes dont les mœurs auraient été étrangères au commun des mortels.</p>
<p>CONVERSATION<br />
Il se taisait et l’écoutait. Il n’était pas encore vieux, mais son regard sombre et sa barbe lui donnaient l’autorité du patriarche. À chaque fois qu’il prenait la parole, il disait seulement quelques mots d’une voix neutre, sans fixer son interlocuteur, concentré sur le seul déroulement de sa pensée. </p>
<p>Il arriva une seule fois que les deux hommes eussent une conversation dans le bureau de notre « administration » (un fragile préfabriqué au milieu des pins). Celle-ci dura à peine quelques minutes, mais son caractère exceptionnel fit qu’elle sembla plus longue au nouveau venu qui débutait chez nous. Il s’agissait d’un sujet qui m’était à moi étranger, d’ordre philosophique je crois. Comme la conversation avait lieu à voix basse et qu’ils étaient de profil, j’eus quelque peine à lire les mots sur leurs lèvres.</p>
<p>Je me souviens que le plus jeune osa d’abord poser une question au plus âgé au sujet d’un livre que ce dernier avait sur sa table. Celui-ci parut surpris, car il était l’un des seuls du groupe qui s’intéressât aux choses de l’esprit.</p>
<p>Ainsi commença entre les deux hommes un dialogue qui fut, par la suite, avant tout souterrain.</p>
<p>BIBLIOTHÈQUE<br />
J’avais eu jusqu’à présent une salle à disposition. Dans cette salle, j’avais pu installer quelques étagères, bien pleines à présent de tous les ouvrages que j’avais rassemblés à partir de dons. De l’autre côté de la pièce, il y avait différents casiers dans lesquels on pouvait trouver des périodiques.</p>
<p>J’habitais une petite maison non loin du préfabriqué. Elle avait été entièrement construite en bois et en paille, comme celle du conte bien connu. Elle était à une cinquantaine de mètres de l’éolienne, mais je n’entendais rien, pas plus cela que le reste. Elle ne m’empêchait donc pas de dormir les jours de tempête.</p>
<p>Je ne savais trop pour qui j’avais monté cette bibliothèque. L’été, il y avait bien quelques visiteurs, de ceux qui participaient aux stages organisés par notre association. Ils entraient là pour lire le journal, ou par curiosité, mais n’empruntaient aucun livre. Sinon, qui serait monté sur le plateau pour profiter du seul espace culturel qui y existait ? En fait, j’étais une espèce de bibliothécaire-fantôme, sourd, ne pouvant prononcer que des paroles indistinctes, gardien des livres rares au milieu d’un monde où les livres même communs disparaissaient. Mais sans savoir pourquoi, je restais. En ancien moine, certainement habitué à la pensée de vivre au désert.</p>
<p>TRAIN<br />
Cette ligne était en sursis. Ce n’était pas la seule, disait-on. Partout dans le nouvel empire on supprimait de très anciennes voies de chemin de fer, en raison du nombre insuffisant de passagers. Dans le train de nuit qui passait par ces régions rocheuses, on comptait quelques dizaines de voyageurs seulement. D’ordinaire, on était un à deux passagers par compartiment. Si bien que lorsque la nuit venait, on s’allongeait chacun sur une banquette, et on dormait jusqu’au petit matin, réveillé fréquemment par les arrêts ou les saccades du wagon. </p>
<p>On se disait à chaque fois que c’était le dernier voyage à travers ces vallées dépeuplées, alors on s’émerveillait peut-être plus intensément des points de vue vertigineux qu’offrait cette ligne de chemin de fer. Le jour était clair à l’arrivée, la fraîcheur de l’air en ouvrant la fenêtre du compartiment réveillait comme un bassine d’eau ramassée des torrents que nous longions.<br />
Et sans doute la joie de notre présence en ces lieux écartés était-elle accentuée par le pressentiment que derrière nous les traces de notre passage s’effaçaient déjà.</p>
<p>NOM<br />
Son nom ne lui avait jamais plu. Il ne trouvait pas en lui ce qu’il croyait être en tant qu’individu. Il aurait voulu un nom emblématique de l’image qu’il se faisait de lui-même. Mais celle-ci étant variable, aucun n’aurait pu le satisfaire totalement.</p>
<p>Aurait-il dû alors changer chaque jour d’identité ? Cette pensée le séduisait quelquefois. Il envisagea finalement de ne porter aucun nom. Il ne répondit plus à son patronyme, ignora son prénom toute une journée, ce qui lui fit bien entendu rencontrer nombre de difficultés. Anonyme, pouvait-on l’être sans disparaître de la circulation ?</p>
<p>FROID<br />
En ce jour d’été, ils étaient venus lui rendre un dernier hommage. Comme il faisait très chaud dans la cour de l’hôpital, la fraîcheur de la morgue en face faisait du bien. On tire le mort rangé à l’horizontale, scène connue. </p>
<p>Le vieux n’exprima pas une grande émotion, plus de la surprise de le retrouver là. Le jeune fut frappé par l’immobilité des traits chez cet homme si nerveux et volubile. Le froid qui régnait dans la pièce et dans les cœurs des morts comme des vivants, où ils se rejoignaient peut-être.</p>
<p>Or le vieux allait un jour mourir à quelques pas de là, dans l’hôpital. Peut-être cela lui faisait-il du bien, de reconnaître les lieux. </p>
<p>GRENIERS<br />
Au grenier de cette maison en ville, il y avait des livres, des jouets, des vêtements et des outils de bricolage. Ceux-ci étaient distribués dans différentes pièces.</p>
<p>Dans le second grenier à la campagne, plus petit, on trouvait les vêtements dans une vieille armoire. Les jouets et les outils de bricolage avaient été entreposés dans la grange. Les livres – des livres de poche pour la plupart – étaient dans une pièce en bas.</p>
<p>Dans la dernière maison furent rassemblés les jouets, les vêtements et les livres au grenier. Les outils se trouvaient dans l’atelier de la grange, et l’on ne vit jamais personne y toucher vers la fin.</p>
<p>En une vingtaine d’années, rien ou presque n’avait été jeté, mais simplement redistribué, en fonction de l’architecture des lieux. Ainsi les objets étaient restés, survivant à leurs propriétaires, espèces de fétiches intouchables.</p>
<p>TOMBE<br />
Qui venait, des siècles après sa disparition, poser des cailloux sur la tombe de l’Oublié ? Il y avait bien sûr les enfants : ils jouaient dans ce cimetière qui ressemblait à un parc pendant que leurs parents déposaient des fleurs un peu plus loin et nettoyaient une sépulture. Mais les cailloux étaient trop nombreux, et il fallait voir dans la plupart d’entre eux une forme d’hommage secret et anonyme.</p>
<p>La pierre tombale était massive, elle avait été prélevée au massif montagneux qu’on apercevait à l’horizon. À son sommet, elle était percée, donnant à l’ensemble une apparence mystérieuse qui la distinguait des autres tombes. Ainsi, il était possible que des visiteurs se fussent arrêtés, et, ne voyant ni nom ni date, eussent voulu rendre hommage à l’Oublié.</p>
<p>Ou bien – c’est ce que la femme qui m’avait conduit là, sur la colline, avait imaginé – la présence de ces petits cailloux s’expliquait par un rite ancien selon lequel les hommes oubliés de leur vivant venaient se recueillir devant cette tombe, au moins une fois par an. Cela se passait la nuit, me disait-elle. Et elle me raconta qu’on avait vu des attroupements se former chaque nuit du solstice d’été.</p>
<p>© Laurent Margantin, 2008.<br />
La Persévérance du Crabe, 2009</p>
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		<title>Laurent Margantin &#124; La Main de sable, 13-21</title>
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		<pubDate>Fri, 13 Feb 2009 21:34:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
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Vue
La vue depuis la chambre de l’immeuble était vertigineuse. La fenêtre était un poste d’observation auquel il revenait sans cesse. Il était seul des journées entières. Malade, il devait « garder la chambre », ce qui signifiait pour lui surveiller ce qui se passait au dehors. Pouvait-on habiter ou garder une chambre autrement ? Il connaissait des vues [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=amontour.wordpress.com&blog=2043729&post=367&subd=amontour&ref=&feed=1" />]]></description>
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<p><strong>Vue</strong><br />
La vue depuis la chambre de l’immeuble était vertigineuse. La fenêtre était un poste d’observation auquel il revenait sans cesse. Il était seul des journées entières. Malade, il devait « garder la chambre », ce qui signifiait pour lui surveiller ce qui se passait au dehors. Pouvait-on habiter ou garder une chambre autrement ? Il connaissait des vues horizontales et larges, loin de la ville. Cette vue était large à la verticale comme à l’horizontale. </p>
<p>Des représentations de chute se formaient naturellement en lui. Peut-être est-ce là, à ce poste, qu’il envisagea ses premières chutes, vite combinées à des idées de vol. Savait-il qu’il était de la première génération à pouvoir vivre et grandir si haut pour un loyer tellement modique ? À côté, dans les autres chambres, on jouait parfois du tambour des nuits entières. Savait-il que les joueurs de tambour vivaient pour la première fois à cette hauteur, et découvraient également la vue verticale ? S’imaginait-il qu’eux aussi pouvaient se représenter chute et vol ?</p>
<p><strong>Errants</strong><br />
On les a vus débouler un jour de mars ou d’avril, je ne me souviens plus exactement. Il pleuvait, ils avaient passé plusieurs jours à errer sur le plateau, s’abritant la nuit dans des grottes. Le brun, le plus bavard, portait un jerrycan rempli de vin, ils avaient picolé tous ces jours pour tenir le coup. Le blond avec des lunettes ne parlait pas. Tous les deux s’étaient mis debout enveloppés dans des couvertures en face du poêle, frigorifiés. Il pouvait faire très froid à cette période de l’année la nuit dans une grotte. Pendant qu’ils se réchauffaient devant le poêle, ils se tournaient de temps en temps vers nous qui étions attablés et nous lançaient des regards de bêtes sauvages et affamées. </p>
<p>Nous les avions bel et bien accueillis comme des animaux pourchassés, terrorisés à l’idée qu’on puisse les rattraper. Qu’étaient-ils venus faire sur le plateau ? Plus tard, ils nous racontèrent qu’ils étaient « partis dans un délire », qu’ils étaient montés jusqu’ici sans savoir où ils allaient, ayant épuisé, croyaient-ils, toutes les destinations. </p>
<p><strong>Pays</strong><br />
Sa langue était pauvre, mais rapide et tonique. Fermier, ses visites étaient brèves, car il était toujours en chemin vers une tâche à accomplir. Son maniement de la faux restait agréable à voir. À soixante-dix ans, il allait encore couper du bois en forêt, et engrangeait tout seul les bûches pour l’hiver. Son corps était sec et nerveux, sa gouaille et son accent du cru faisaient de lui une autorité dans le hameau, où ne résidaient désormais que des couples ou des familles de passage. C’était un survivant, oui, avec quelques autres dans les environs, plus réservés et distants. </p>
<p>Il semble que l’homme auquel il rendait parfois visite, d’une vingtaine d’années plus jeune que lui, appréciait sa présence, alors qu’elle irritait parfois sa femme. N’était-ce pas ce genre d’hommes qu’il avait fréquentés enfant, dans une autre région ? Chasseur, pêcheur, faucheur, bûcheron à l’occasion. Toutes les images d’un pays disparu devaient renaître en sa présence,  images qu’il conservait cachées dans sa mémoire et au fond du grenier, dans des boîtes qu’il n’ouvrit jamais devant moi.</p>
<p><strong>Travail</strong><br />
Ils se mirent au travail le lendemain. Il ne manquait pas de choses à faire, de travaux à commencer ou à poursuivre, et ils se débrouillaient bien pour tout ce qui était pratique. Le brun continuait à causer plus que le blond. Ils avaient chacun un lit dans le dortoir, inoccupé à cette saison. L’une des règles à respecter était l’interdiction de consommer de l’alcool. On devinait bien que ce serait dur pour eux. On espérait simplement que l’activité physique leur permettrait de tenir.</p>
<p>Une fois par semaine, ils pouvaient participer à des réunions où tous les problèmes de la vie en groupe étaient discutés. Ils y assistèrent une ou deux fois au début, sans dire un mot. Puis on ne les y vit plus.</p>
<p>Seul celui qu’on appelait ironiquement le patron avait un contact plus approfondi avec eux. Il savait plus de choses que nous sur leurs origines et leur parcours. Visiblement, il tâchait de les aider comme il pouvait. </p>
<p><strong>Roi</strong><br />
On ne s’attendait pas à trouver dans ce village médiéval dont les ruelles en pente convergeaient toutes vers la basilique, et où le commerce semblait tourner autour de la vie religieuse et même pénitente de ses habitants, on ne s’attendait pas à trouver cette demeure. Située en contrebas de la basilique, elle semblait pourtant la défier de ses deux fenêtres tournées vers elle, éclairées par le soleil de l’après-midi de printemps. </p>
<p>Avant d’accéder à la propriété, il fallait passer un porche. Le jardin était grand et ouvrait sur la vallée. La demeure elle-même surplombait le jardin. Des hommes et des femmes entraient et sortaient librement en montant ou descendant l’escalier qui menait à la porte d’entrée, comme s’ils participaient à une procession d’un genre inconnu.</p>
<p>Du bureau placé devant les fenêtres de la chambre, le regard plongeait sur les champs et les forêts tout en bas. Quelle poste d’observation c’était ! Autour, dans la pièce, on passait devant des bibliothèques dont les vitrines renfermaient des œuvres littéraires et historiques. Derrière, dans le coin qui donnait sur la rue, il y avait un lit à baldaquin. Quel règne s’était achevé ici dans l’indifférence générale, règne auquel désormais, longtemps après, des pèlerins en jeans et chaussures de marche venaient rendre hommage dans un silence d’église ?</p>
<p><strong>Soldat</strong><br />
Il était un très vieux rescapé. Plus que centenaire, il n’avait pourtant cessé de se voir au milieu des morts, encore au combat avec eux. D’autres avaient accepté tous les honneurs, lui les refusait systématiquement. Survivant, il avait vécu à l’écart, dans la fidélité à tous ceux qui n’avaient pu s’échapper du désastre. Marié après la guerre, il s’était installé dans le village où il était né et avait travaillé comme cheminot jusqu’à la retraite. On se souvenait bien de lui. « Il jardinait, fumait sa pipe. Les oiseaux se posaient sur son épaule. Il nourrissait des hérissons », racontait-on.</p>
<p>Il arrivait que des bourgeois et des notables viennent le célébrer en compagnie de photographes. Il s’asseyait un moment avec eux, puis se levait brusquement pour regagner sa chambre. Il disait que ceux qui étaient morts au champ d’honneur n’avait même pas eu de cercueil, et voyait dans ces visiteurs bruyants les descendants de ceux-là même qui l’avaient envoyé au massacre, et qui plus tard avaient collaboré avec l’ennemi. </p>
<p><strong>Langue</strong><br />
La chambre était au sous-sol. La seule fenêtre donnait sur l’allée devant la maison. Des pieds allaient et venaient, on ne voyait pas plus, sauf lorsque des enfants passaient. Il avait ramassé des feuilles de peuplier et les avaient punaisées au mur en une espèce de fresque automnale, comme si elles étaient emportées par le vent. Il les appelaient « feuilles volantes ».<br />
La famille à l’étage était compréhensive avec lui. Le père et surtout la mère entendaient sa langue. Lui, le visiteur, était sans le sou, dans un pays étranger, et sa situation n’était pas glorieuse. Ayant changé de pays, il avait également changé de famille. </p>
<p>La fille avait sa chambre à côté de la sienne. Il était venu pour la voir, mais elle l’ignorait. Ses parents étaient désolés de cette situation, et tentaient de l’améliorer en les réunissant pour les repas.</p>
<p>Quant à elle, elle partait dès qu’elle pouvait rejoindre ses amis. Pendant ce temps, le visiteur restait au sous-sol à rêver devant de son herbier mural, et lisait quelques pages dans sa nouvelle langue.</p>
<p><strong>Pays</strong><br />
Les mots mêlés à la lumière de midi du salon donnaient corps aux absents. Dehors, dans la rue, aucun passage. Plus loin, près du fleuve, ils allèrent longer des usines disparues où eux et leurs amis morts avaient travaillé pendant la guerre. Usines de jouets. La ville s’était vidée de ses anciens habitants, morts eux aussi. À la place des usines on bâtissait des pavillons pour les nouveaux venus qui travaillaient chez eux ou bien loin d’ici. Où étaient cachés les enfants ? Dormaient-ils à cette heure ? Jouaient-ils à l’intérieur ? </p>
<p>En marchant, il écoutait les deux vieux et leur fils reconstruire la vie passée du quartier, et pensait à ce qu’il appelait sa banlieue de l’âme : ces amis d’une province pas si lointaine mais « enclavée » qu’il n’avait vus qu’une dizaine de fois depuis l’enfance mais qui avaient été toujours là, par des cartes d’anniversaire, par des appels téléphoniques, par les récits qu’on faisait de leur vie voyageuse. </p>
<p>On prit quelques photos devant le fleuve, comme pour se persuader qu’on était encore vivant dans ce pays.</p>
<p><strong>Départ</strong><br />
Elle passa devant lui à la gare. Elle traversa la grande salle calmement au milieu des gens qui se pressaient. Elle se ne s’arrêta pas aux guichets, et passa devant les salles d’attente vitrées. Il ne put s’empêcher de la suivre, alors qu’il devait normalement se rendre dans la direction opposée.</p>
<p>Il l’imaginait brune sous son bonnet, aussi à cause de sa démarche et de sa taille. Mais peu lui importait la couleur de ses cheveux. Comptaient seulement cette démarche et la situation – un départ dans une gare – qui correspondait exactement à ce qu’on lui avait annoncé. Il s’attendait presque à ce qu’on appelle son nom dans les haut-parleurs.<br />
Ce degré d’agitation chez lui fit qu’il continua à la suivre sur le quai où ne partaient que les trains de nuit. Il fallait que ce train eût des compartiments. C’était le cas.<br />
Il monta, sans se souvenir du reste. </p>
<p>© Laurent <a href="http://www.leoscheer.com/blog/2008/11/03/853-laurent-margantin">Margantin</a>, 2008.<br />
La Persévérance du crabe, 2009.</p>
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		<title>Laurent Margantin &#124; La Main de sable, 6-12</title>
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		<pubDate>Sun, 01 Feb 2009 11:52:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
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DESSINS
Il s’approcha de moi pendant que je dessinais.
― Qui est-ce ? me demanda-t-il.
― Un homme que j’ai vu à midi, un serveur du café où j’étais assis. Il était dans un coin en train de déjeuner… Il faisait quasi mécaniquement une série de gestes que j’ai essayé de rendre. Là, il tient le morceau de viande [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=amontour.wordpress.com&blog=2043729&post=310&subd=amontour&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/02/mur-voisin.jpg?w=260&#038;h=195" alt="mur-voisin" title="mur-voisin" width="260" height="195" class="alignnone size-full wp-image-312" /></p>
<p><strong>DESSINS</strong><br />
Il s’approcha de moi pendant que je dessinais.<br />
― Qui est-ce ? me demanda-t-il.<br />
― Un homme que j’ai vu à midi, un serveur du café où j’étais assis. Il était dans un coin en train de déjeuner… Il faisait quasi mécaniquement une série de gestes que j’ai essayé de rendre. Là, il tient le morceau de viande des deux mains et mord dedans à pleines dents. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un tel geste. Dans le dessin suivant, je le représente en train de s’essuyer la bouche avec une grosse serviette blanche, se couvrant la moitié du visage, comme s&#8217;il avait une gueule plus qu’une bouche. Dans cet autre dessin, je montre comment il se sert de la même serviette pour s’éponger le front. Et enfin, le voici se léchant les doigts un à un. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il a fait cette même série de gestes plusieurs fois… Comme totalement absorbé par ce qu’il faisait, indifférent à qui pouvait le regarder.<br />
― Veux-tu te moquer de lui à travers ces dessins, le ridiculiser ?<br />
― Non, surtout pas…<br />
― Veux-tu enseigner quelque chose, par exemple aux enfants ?<br />
― Non plus…<br />
― Alors à quoi bon ?<br />
― Je ne sais pas, dis-je finalement en rangeant le fruit d’un après-midi de travail dans mon carton à dessins.</p>
<p><strong>ABRI</strong><br />
Il pleuvait sans interruption depuis plusieurs jours, on aurait cru des semaines. Dans l’ancien presbytère colonisé par la troupe cosmopolite, la vie avait ralenti. Chacun se sentait coincé entre ces murs humides et ces plafonds bas. Avec la pluie, curieusement, avait cessé toute vie communautaire. La cuisine était traversée par des animaux pressés de retourner dans leur coquille. On n’entendait que la pluie battre les tuiles et le sol inondé, bien que l’eau partît vite s’enfoncer dans la terre et disparût dans le calcaire du plateau.<br />
De l’autre côté de l’étroite allée qui menait à l’entrée du presbytère, il y avait le cimetière, et, au-delà, une chapelle abandonnée. On entendait parfois les brebis beugler dans la bergerie du hameau, sinon c’était la pluie et des portes qui s’ouvraient et se fermaient, sans qu’on puisse savoir exactement où. Toute la terre – la pierre des tombes et les vitres, la tôle des voitures et les feuilles des arbres – était un grand tambour à la peau parfaitement tendue battu nuit et jour. Bientôt le rythme s’empara de nos cervelles, qu’elles fussent éveillées ou endormies, et il nous sembla que la pluie claquait sur nos propres os de vivants comme sur ceux des morts à quelques pas de nos lits.<br />
<strong><br />
LIBRAIRIE</strong><br />
C’était une épave échouée en plein cœur du village. La devanture en bois usée par le temps, les lettres de l’enseigne à demi effacées, des rideaux beiges délavées, les vitres sombres. L’impression était sinistre. Quels livres avait-on pu vendre entre ces murs fragiles, exposés au vent et aux intempéries ? Des années, longtemps, elle captiva l’attention de l’adolescent avide de livres qui hantait cette rue. Elle était bien comme un phare abandonné, comme une sentinelle morte debout et dont ne restait que le squelette.<br />
Cela avait commencé par les livres, puis ce furent les médicaments, les produits électro-ménagers, les outils de jardinage. Seuls le pain et la viande avaient tenu le coup. Une malédiction devait peser sur ce village, c’est ce qu’on se dit le jour où le dernier hôtel brûla.<br />
<strong><br />
CONTE</strong><br />
Ils l’avaient trouvé au-delà du pré, dans la zone fraîchement déboisée de ses terres : le sol était couvert de branchages et de sciure. Lui se tenait debout, appuyé sur sa canne, un visage de paysan débonnaire mais visiblement sénile. Le voisin et l’enfant qui l’accompagnait essayèrent de parler avec lui, mais ne comprirent rien aux quelques mots qu’il malaxa dans sa bouche. Son fils avait été retrouvé pendu dans la grange quelques temps auparavant. Les promeneurs le savaient, en habitants du même canton.<br />
Le vieux et son fils portaient le même nom que le propriétaire de la célèbre chèvre dans le conte. Cela troubla l’enfant. C’est donc ainsi qu’un personnage de conte pouvait finir !</p>
<p><strong>CARTES POSTALES</strong><br />
Dans la rue principale du village, les escaliers étroits menaient à une porte en bois couverte de cartes postales aux couleurs délavées par la pluie, blanchies par le soleil. Jamais il ne l’avait vu sortir ni entrer. Comme jadis, lorsque enfant il allait se promener sur le chemin à travers les champs, chemin qui menait à la ferme à l’écart du hameau. Là non plus il n’avait pu voir son visage, juste quelques moutons qui paissaient dans un pré derrière. Il longeait le domaine alors, sans pouvoir saluer celui qui, un jour proche, lors de ce que le journal appellerait un « drame de la jalousie », se saisirait d’un fusil et abattrait son rival.<br />
Les cartes postales sur la porte en bois du village où il vivait désormais caché, à une dizaine de kilomètres de son ancienne ferme, étaient-ce les mêmes que celles qu’il avait reçues et collectionnées dans sa cellule ? Hors de celle-ci, il continuerait à vivre reclus quelques années dans ce misérable logis, puis mourrait seul, sans qu’un de ses anciens voisins eût seulement vu son visage et ait pu le saluer. Car qui serait allé frapper à la porte de celui qui, disait-on tout bas, avait « purgé sa peine » ?</p>
<p><strong>SANGLIER</strong><br />
Je lui avais apporté une figurine en pâte d’amande représentant un sanglier. Quelques heures avant de mourir, assis dans un fauteuil à côté de la fenêtre, les jambes croisées comme il aimait les avoir quand il voulait être plus à l’aise, il prit l’objet entre ses doigts et le contempla. Avant cela, sa tête avait été longtemps inclinée, comme s’il avait été absent de ce qui se déroulait autour de lui. À la vue de la figurine, il releva la tête et me regarda. Son visage était très amaigri, mais la vie brûlait dans son regard soudain ressuscité.<br />
– Je me souviens, me dit-il. Fallait faire attention avec eux. Ils sont rapides. Un coup de fusil, tu le rates et il détale dans un fourré comme une flèche. Pas le temps de recharger et de tirer à nouveau, il a filé.<br />
Que sa vie se fût achevée sur l’intense évocation de ce moment endiablé d’une partie de chasse, cela ne me surprit guère et me réjouit. Dans ses yeux éclairés par le souvenir de cette cavalcade, je vis qu’il n’avait pas abdiqué et que même au milieu du désastre il n’abdiquerait jamais.</p>
<p><strong>VISAGES</strong><br />
Il disait que les visages étaient en train de disparaître. Sous leur graisse, sous leur passivité, ou bien, autre cas de figure (si je puis dire), recouvert par un masque anxieux et réactif à toutes les excitations. Bientôt, disait-il encore, il n’y aurait plus que des hommes sans visage, des têtes sans traits ajoutait-il dans une grimace désespérée.</p>
<p>© Laurent Margantin, 2008.<br />
La Persévérance du Crabe, 2009.</p>
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