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	<title>amontour &#187; Jean-Claude Renard</title>
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		<title>amontour &#187; Jean-Claude Renard</title>
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		<title>Jean-Claude Renard &#124; Si je sors je me perds, 3</title>
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		<pubDate>Sun, 27 Sep 2009 04:05:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
				<category><![CDATA[Constance Krebs Editions]]></category>
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		<description><![CDATA[La vieille femme monologue, toujours. Parfois sans queue ni tête, mais avec obstination. Un récit de Jean-Claude Renard, Si je sors je me perds, 3e volet.<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=amontour.wordpress.com&blog=2043729&post=520&subd=amontour&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/09/chapeau-de-pierre.jpg?w=225&#038;h=300" alt="Chapeau de Pierre" title="Chapeau de Pierre" width="225" height="300" class="alignnone size-medium wp-image-521" /></p>
<p>Je ne me plains pas, mais ce n&#8217;est plus beaucoup comme avant. Mon carillon sonne encore trois coups. Pas pressé d’avancer. Il n’a jamais suivi les modes. Il se méfie. Il est plutôt en retard, ou à la traîne, la faute aux artères. C’est un carillon de province, il prend son temps. On a beau eu le réparer, le régler, il n’a jamais changé son caractère. Têtu ou tenace. Il freine ses aiguilles, retient les minutes, les quarts d’heure, des tours entiers, tant qu’il peut. Il a compris les choses à force de voir circuler ses aiguilles, de gauche à droite, les gens s’agiter. Et hop ! Il lâche ses quarts d’heure. Il s’emporte. C’est le temps qui fait la mode, sinon, qui aurait l’idée de porter des espadrilles en hiver ? Un après-midi, la mère de Clotilde m&#8217;a supplié de suivre son mari. Il attendait le tram plus bas dans la rue. Jalouse et bougonne pour des riens, toujours à surveiller, interdire, corriger. « Tu verras, il porte des espadrilles blanches. » Le tram est arrivé. Je suis montée. Le tram était bondé. Tous les hommes portaient des espadrilles blanches ! Il n’y avait pas encore de bus mais un tram, avec trois chevaux ou quatre et les bancs à l&#8217;arrière. On était moins pressé d’arriver aussi. Quant à la voiture, ce n’était pas la peine d’en parler. On prenait le tram, l’automobile, c’était tout juste bon à mourir étouffé dans une boîte. On n’avait pas confiance. Pas plus aujourd’hui. Je tourne autour, je regarde, je n’ai jamais réussi à trouver le moindre intérêt à une voiture et encore moins aux piétons qui restent devant et béats. Les gens aisés comme Zorro avaient un break, avec deux chevaux. Un risque sur deux d&#8217;avoir un cheval fou, une chance sur deux pour l’abattage. Le père de Clotilde en avait sa claque de l&#8217;abattoir et de sa femme. Faut dire. S’il devait rentrer à six heures, il ne fallait pas qu’il rentre à six heures cinq ! Même avec le gras-double et le feuillet. Je l’ai toujours vue chaussée des mêmes mocassins rouges sa femme. Ils étaient solides. De l’automne au printemps, elle les portait sans collant, sans bas, les pieds nus à l’intérieur, avec sur le dos un pardessus molletonné bleu, surchargé de boutons marine. Ça n’a pas duré. Il est parti. Ni une ni deux. Il s’est installé pile en face de chez nous. Avec une autre femme. Une nouvelle rencontre, une nouvelle popote. Elle ne voulait rien savoir du gras-double, elle pensait légumes, jurait gratins. Chacun chez soi et Dieu chez tous.</p>
<p>						*******************************************************</p>
<p>Au tapis, on embauchait. Pour apprendre le métier, il fallait deux ans et travailler sur tableau. Chaque tapis portait un nom. Le tapis chinois, le Smyrne, le Marocain. Joli tapis que le chinois, fleuri avec des couleurs vives, monté sur un métier en fer. On plaçait une clef et on enroulait un fil, très fin, long, de haut en bas, puis je retirais la clef et passais la trame pour séparer les points.</p>
<blockquote><p>C’est le piston qui fait marcher la machine !<br />
C’est le piston qui fait tourner les wagons !</p></blockquote>
<p>On s’encourageait en moulinant les bras, comme à l’avant d’une locomotive. C’est un métier, pas n’importe quoi. Quand je finissais un tapis, je recevais une prime. Je gagnais sept francs par semaine, payée à la tâche. Plus t&#8217;en fais, plus tu gagnes, comme les lignes d’un cahier, plus il est noir, plus ça rapporte. Jeune, on peut encore s&#8217;user. Pour dix, quinze pièces de plus. Après c’est fini, on ne profite même pas des repos et des quinze pièces. </p>
<p>J’ai connu Pierre un jour de débauche, à Pâques, sur la plage. Je sautais à la corde, on jouait au rondeau. On formait une ronde, main dans la main. On choisissait une fille et un garçon pour tourner autour. Le garçon vient embrasser la fille et la fille le garçon. Cristobal choisissait toujours un garçon. Ceux qui sont embrassés entrent alors dans le rondeau. Jusque-là, un jeune homme me taquinait, jolie par ci, jolie par là. Sa mère est venue à la maison. Et patati et patata. « Laissez-le tranquille mon fils ! » qu&#8217;elle avait osé ! « Si votre fils est bon garçon, ma fille est bien courageuse, et pas idiote ! » On lui en racontait pas à ma mère, elle n’avait pas sa langue dans la poche. Moi j’étais bonne en orthographe, en vocabulaire. Je faisais semblant d’ignorer les adjectifs qualificatifs. C’était pas une raison pour me marier avec n&#8217;importe qui. Un an après, autour de Pâques, Pierre m’écrivait ses intentions. Chaque année, le jour de Pâques, il me disait « c’est la Pâques aujourd’hui, c’est la Pâques ! » Mon seul jour de repos et le seul de gentillesses chez Pierre. Le reste de l’année, je prenais des kilos de sucre sur le dos. Ce qu’il avait sous la main. Ça volait. Pour un plat réchauffé, une viande mal cuite, soi-disant mal cuite. Juste bon à râler, pour les repas, pour le linge qui traînait encore, que je n’avais pas eu le temps de repasser, pour les moments où je rentrais trop tard du marché et qu’il perdait l’appétit en attendant. Il jetait l’assiette pleine, ressortait. Je ne disais rien, j’en pensais pas moins devant les tapis. À chacune son bon compte. En fin de journée, un inspecteur venait noter le nombre de rangs tissés. On comptait avec lui, dans la tête. On était réglé le soir. Fallait payer le terme et manger tous les jours, sortir un peu. On ne pouvait pas se contenter du gras-double et du feuillet. On n&#8217;était pas propriétaire, villas, maisons, pierres et briques. Il nous restait le cinéma, le Palace.</p>
<p>						******************************************************</p>
<p>D’entrée, des musiciens jouaient un morceau, un pianiste et un violoniste. On allait aux bancs, les bras et les jambes écartés, on se faisait plus gros qu&#8217;on était, à l&#8217;aise. C’étaient des places bon marché, moins chères qu&#8217;une chaise. J&#8217;arrivais tôt pour avoir des places aux premiers rangs. Le violoniste et le pianiste lançaient des petits airs connus. Allez hop poum poum ! Ils annonçaient le film. Charlot, des histoires de bandits, de boxeurs, de vagabonds, des nouveautés… Personne ne connaissait ça. « Attention, il est derrière toi, il va t’attraper ! Sauve-toi ! Sauve-toi !… » Le public entrait avec des cacahuètes, limonades, quand ce n’était pas de l’alcool, de la bière… Et le panier de tomates… Pas du jour les tomates et bien flétries. Les patrons du cinéma ne bronchaient pas, la place était payée… Mon père gueulait. « Musica, maestro, musica ! » Il y avait autant d&#8217;ambiance dans la salle qu&#8217;à l’écran. À la sortie, c&#8217;était pas beau à voir. Plus un banc qui tenait debout, ni une chaise. Si les films n’avaient pas plu, l’écran dégoulinait de tomates écrasées. Pendant les entractes, je buvais une limonade. J&#8217;avalais un beignet. Les artistes se suivaient, Cristobal, Pinay et bien d&#8217;autres. Un petit tour de passe-passe, une blague et une chanson de Mayol.</p>
<p>- Viens poupoule, viens poupoule, viens !</p>
<p>- Et souviens-toi que c&#8217;est comme ça que je suis devenu papa !</p>
<p>Cristobal passait dans les rangs, proposait une encyclopédie du rire pour quelques pièces et des milliers d’heures joyeuses. La gaieté, c’est la santé. Pour le soir, demain et toujours. Parfois, on tombait sur des clowns avec un chapeau blanc, le nez rouge et violet qui couraient long large en soufflant dans leur trompette. Ça venait toujours avant les films. On avait des projections en plein air aussi. Max Linder dans <em>Sept Ans de malheur</em> et une histoire de miroir brisé par ses employés de maison. De quoi perdre son travail. Un domestique s’habille alors, se coiffe, comme Max Linder. Quand le vrai Linder s’approche de la glace, le domestique se met en face de lui. Il copie les gestes, mime son patron, gesticule à l’identique pour nouer la cravate, se brosser les cheveux. Copie conforme. Mais Max Linder réalise le mauvais coup, comprend l’astuce. Pas dupe. Il fait semblant de ne pas savoir. Le lendemain matin, les employés ont changé le miroir… ou l’après-midi. Ni vu ni connu. Max Linder croit bien avoir à faire à un domestique. Il donne un coup de poing formidable à la glace. Le miroir vole en éclats. C’est Max Linder dans <em>Sept Ans de malheur</em>… Peut-être moins. Linder est mort après. Il n’avait pas supporté son film ou le succès de son film. Après le spectacle, après les projections, on ne craignait pas de marcher une heure. On se rappelait du coude ce qui nous avait plu. On se récitait les séquences. On répétait quatre fois chaque scène. Quand on arrivait, on en menait large. Le cinéma, ça plaisait bien. Avec Fatty, Buster Keaton, Potash et Perlmutter dans <em>la Grande Affaire</em>, Zorro, toujours masqué, toujours en noir sans quoi on ne le reconnaissait pas. C’était ça le drame de Zorro : se masquer pour être reconnu. Là alors, il faisait autorité. On a beau essayer de tout raconter. Quand un inspecteur comptait les rangs d’un tapis et se trompait, personne ne bronchait. Elles tombaient à l&#8217;avantage du patron, les erreurs. Comme au cinéma ou par enchantement. Tantôt Harold Lloyd, tantôt Buster Keaton. Les pires bêtises aux pires moments. Jamais de leur faute. Comme Doublepatte et Patachon. Un grand sec, maigre, moustachu et un petit joufflu les fesses dehors. Du bel effet dans l’atelier ! Au milieu des ouvrières. Des comédiens chiffonniers en loques. On entendait le ronron du projecteur, comme un petit moteur de bateau, mais ça gueulait sur l&#8217;écran, en silence. Les quatre cents coups à eux deux ! Toutes les combines y passaient. Pour manger, pour travailler, en ville, à la campagne. Un carton annonçait la couleur : « Les pauvres n&#8217;ont que trois occupations : se loger, manger et travailler. » Ils se faisaient passer pour des photographes, des marins, des gens du cirque, réparateurs ou mécaniciens. Leurs trucs ne marchaient jamais. Les patrons tournaient bourrique. Ça dégringolait et prenait l&#8217;eau de partout. Ils recommençaient. On peut pas dire qu&#8217;ils n’étaient pas braves, insistants. Ils avaient même réussi une embauche pour jouer les cow-boys. C&#8217;était les premiers westerns, le far-west, carton-pâte, à rire couché. De faux décors, on s’en rendait bien compte, des façades peintes à la main, des portes de saloon avec rien derrière ou bien des courants d’air, des églises, un Christ en papier mâché.</p>
<p>© Jean-Claude Renard, 2009.<br />
La Persévérance du Crabe, 2009.</p>
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		<title>Jean-Claude Renard &#124; Si je sors je me perds, 2</title>
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		<pubDate>Sun, 22 Mar 2009 14:02:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
				<category><![CDATA[Constance Krebs Editions]]></category>
		<category><![CDATA[Jean-Claude Renard]]></category>
		<category><![CDATA[La Persévérance du Crabe]]></category>
		<category><![CDATA[Si je sors je me perds]]></category>

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On l&#8217;a toujours appelé Cristobal. Ce n&#8217;est pas son vrai nom. Mais ça lui ressemble mieux. Il aimait le gras-double, une pleine assiette tous les jours, cuit dans le vin. Un garçon unique, pas des bottes comme lui. Élevé au gras-double, c&#8217;était la raison sans doute. Cristobal réclamait tout le temps, pleurnichait. Après le gras-double, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=amontour.wordpress.com&blog=2043729&post=473&subd=amontour&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/03/cristobal.jpg?w=300&#038;h=224" alt="cristobal" title="cristobal" width="300" height="224" class="alignnone size-medium wp-image-474" /></p>
<p>On l&#8217;a toujours appelé Cristobal. Ce n&#8217;est pas son vrai nom. Mais ça lui ressemble mieux. Il aimait le gras-double, une pleine assiette tous les jours, cuit dans le vin. Un garçon unique, pas des bottes comme lui. Élevé au gras-double, c&#8217;était la raison sans doute. Cristobal réclamait tout le temps, pleurnichait. Après le gras-double, il pouvait avaler dix ou douze morceaux de sucre trempés dans l&#8217;eau. Il demandait, en redemandait. À propos de n&#8217;importe quoi, de n&#8217;importe quelle histoire qui tombait à table, il ajoutait « c&#8217;est comme moi ! ». Les bras levés ou un seul, il s’exclamait. À l’école, en récréation, à la cantine. Il lui restait toujours un pet de travers pour réclamer, ramener tout à lui et n’importe quoi.</p>
<p>- Oui mais toi, on t&#8217;a rien demandé ! répondait son père.</p>
<p>Ça ne rigolait plus. Cristobal reprenait alors un carré de sucre. Il gardait ses quantités de salades à raconter plus tard, des histoires inventées, de pleines volées. Un homme qui avait trouvé refuge dans un caveau de cimetière pendant la guerre, nourri aux chrysanthèmes, aux pétales de lys et de roses, Lamarck en bicyclette parti à la campagne élever des limaces, l’invention de la maison mobile et démontable, entièrement équipée. Un sale type, circulant en trottinette, tueur à la moindre contrariété, sans calculer, avec ce qui lui passe sous la main, un cendrier ou une casserole en fonte et qui profite d’un héritage pour devenir patron et voler ses employés. Un écrivain qui signe d’un autre nom pour raconter d’autres histoires atroces, pas avouables, pour agacer le lecteur… Un puits sans fond. Turbulent aussi, le martinet à côté, jamais loin de lui. Les lanières se fatiguaient. </p>
<p>« Nous raconte pas d&#8217;histoires ! » insistait son père. </p>
<p>C&#8217;était sa nature et plus fort que lui. Cristobal filait dans sa chambre, sans dire un mot, repartait vadrouiller, rapportait des paquets de livres, d&#8217;objets de poche, des gâteaux secs et fins aussi, des verres de toutes sortes, de toutes tailles, des poignées de porte. Il avait décidé de faire une collection de poignées de porte. Celles de l&#8217;école, de l&#8217;église, des magasins. On se rend mal compte mais ça en fait vite beaucoup des poignées de porte. Où qu&#8217;on soit. Dans toutes les pièces de toutes les maisons. À chaque porte, une poignée ! Il en a possédé quelques-unes et rapidement des dizaines. En fer, en plomb, de toutes les couleurs, en cuivre. Avec un simple tournevis fourré dans sa poche. Son obsession, c&#8217;étaient les mairies. Les églises et les mairies, là où elles sont les plus belles, les plus anciennes, avec des feuilles d&#8217;argent, des feuilles d&#8217;or. Cristobal grattait la feuille et me faisait voir. C&#8217;était du toc bien souvent dans les églises. Il gardait quand même la poignée, en souvenir, pas rancunier ni bégueule, fixait une étiquette, avec la date et le lieu. Il fallait seulement pas que son père tombe dessus. Clotilde faisait le nécessaire, gardait une partie de la collection. </p>
<p>Élevé au gras-double et au martinet, Cristobal était beau garçon. À dix-sept ans, il était amoureux de Marie Souris. Une blonde portant bien son nom avec sa face pointue, sa façon de marcher en dodelinant. Agaçante, affriolante mais pas méchante. Elle ne l&#8217;a pas pris au sérieux. Malgré le toutim comme dit Cristobal. Les fleurs, les vers récités et encore plus d’histoires et davantage de poignées de porte. Il a pleurniché comme d&#8217;habitude et s&#8217;est jeté à l&#8217;eau. On n&#8217;a pas compris ce qui lui passait par la tête, un caprice, une toquade peut-être parce qu&#8217;il ne s’amusait guère avec les filles, on le voyait bien déjà préférer les garçons et passer des heures à regarder les catalogues de vêtements pour hommes. Il en découpait des pages, alignait des collages, collectionnait les photos des acteurs américains. Sûr qu’il préférait les péplums, les gladiateurs en tutu. </p>
<p>Cristobal ne frimait pas au stade. Il rechignait devant les ballons, les filets suspendus, les pantalons de gymnastique. Sauvé des eaux, il a dit qu&#8217;il serait comédien. Apprenti dans un théâtre, il apprenait des pièces entières par cœur, des poésies, des chansons. Sans le sou, il a fini par trouver un emploi de surveillant, à la cantine, aux récréations, à l&#8217;étude. Il prenait une poignée de porte par-ci par-là. Le soir, son père lui servait un plat de gras-double. À l&#8217;école, les élèves ne travaillaient guère ou difficilement, rarement ou bien des moments à passer au crible. Ils n&#8217;y arrivaient pas. Cristobal récitait les classiques, tous les rôles. Improvisés, des trucs à lui, appris, récités. Des phrases qu&#8217;on n&#8217;entendait nulle part. Des serpents qui sifflent sur les têtes, des soldats partis cent, revenus mille… Classiques pour qui savait. Il s’agitait, grimpait sur les bancs, montait sur un bureau, passait entre les rangs, de la colère au rire. Il s’amusait, calculait ses effets. Il ouvrait la fenêtre pour commencer, gueulait un bon coup pour se faire la voix et jouait la comédie. </p>
<p>Ils ne l&#8217;ont pas gardé longtemps. Même les élèves n&#8217;en voulaient plus. Ils peinaient à étudier, à le maîtriser et le faire taire. Les parents s’en mêlaient, râlaient, s’appuyaient sur le règlement intérieur. Si on y regardait de près, reconnaissait Cristobal, jamais ils l’auraient mis à l’embauche. Il était temps qu’il parte, qu’il s’éloigne. Quand il est arrivé au service militaire, avec un grand manteau long par-dessus son pyjama, un album de Mickey et une pomme dans sa petite valise, ils ne l&#8217;ont pas gardé non plus. Cristobal avait demandé à voir l’Amiral. « J&#8217;ai une pomme de la plus haute importance pour l’Amiral ! » Son père était fou de colère. Un fils réformé, c&#8217;était une honte, la pire avanie.<br />
« Pas de ça chez moi ! »<br />
Il répandait partout que son fils avait une rotule dans la tête, une rotule en bouillie. On n&#8217;a plus rien compris quand Cristobal a voulu entrer dans la Marine, ni comment il a réussi à être engagé pour faire le tour du monde sur un cuirassier. Son père a retrouvé sa fierté. Cuisinier à bord, Cristobal s&#8217;amusait avec des rats de trois kilos et les jetait par-dessus le pont, tous les matins. Il travaillait dans un mouchoir de poche, dans la débrouille, un réduit organisé comme un meccano, sans beaucoup d’équipements. Obligé de déplacer, replacer, ranger, systématiquement, sans quoi c’était à ne pas y tenir. Avec peu de moyens, il fallait caler les estomacs. À défaut de temps, il allait à l’essentiel : la quantité et le goût. Sans emballage. Il cuisinait avec une roulante chauffée au fioul, servait les marins à la gamelle. Des grands ragoûts, du gras-double, un consommé de carottes, de navets, de choux et de poireaux taillés en bâtonnets un peu larges et braisés dans une marmite et puis des croûtes de pain. Potage au potiron, bouillon gras, soupe gratinée et maïs grillé, daube de joue de bœuf, carottes et nouilles. Des fritures encore, des plats en sauce, des crèmes, tout ce qu&#8217;on trouve chez Escoffier et chez Ginette. Mais pas de dessert, jamais de dessert. Cristobal n&#8217;aimait pas, proposait un sucre trempé dans l&#8217;eau. Rien de plus pour les matelots. Il avait mis dans sa poche le responsable des frais et des faux-frais, Follas, fin comptable, et rigoureux sur les factures des autres. Cristobal faisait ce qu&#8217;il voulait côté achats, comme un roi, quittait le bateau pour courser les commerçants, marchandait le fenouil, les poissons de chalut, les choux et le gras-double. Il glissait l&#8217;argent dans ses poches, son pourcentage. </p>
<p>À l’occasion, il jouait l’apprenti barbier coiffeur pour les marins et pour un franc. L&#8217;après-midi, il animait des émissions pour la radio, racontait des histoires abracadabrantes. Un éleveur de pingouins qui tenait mordicus à s’installer au Sahara, un vieil expéditeur, Lapérouse, qu’on n’a jamais retrouvé, forcément parce qu’il s’était retiré dans la jungle pour faire le commerce des arcs et des flèches dans un village indien, la recette de coccinelles farcies, en fricassée, avec une farce différente pour chaque aile de coccinelle. Fallait pas se tromper, rester attentif, sans quoi la fricassée était fichue. Il écrivait ses récits sur un cahier à carreaux, avec de grandes marges et relisait dans le micro, réinventait encore. </p>
<p>Son dada, c’était de rebondir sur ce qu’il ajoutait. On bouge les plaques de rue, on ne changera pas Cristobal. Il en a vu du pays, des ports et des garçons. J&#8217;ai toutes ses cartes postales encore. Des ports et des pontons. À bord du cuirassier, il donnait ses rendez-vous, entre deux histoires, deux services ou ses repas. La Marine n&#8217;en a plus voulu, de ses histoires ou de ses rendez-vous. Il est rentré, et s&#8217;est encore jeté à l&#8217;eau, on l&#8217;a encore repêché. Il avait rapporté un mainate des îles, Coco, tout noir et le bec jaune. Il parlait peu Coco le mainate, hésitait et reprenait après Cristobal.</p>
<p>- Marie ! Marie !</p>
<p>Cristobal levait sa baguette, commençait à chanter l&#8217;Ave Maria. C’était le signal, la levée de rideau. Coco sifflait et répétait après l&#8217;Ave Maria :</p>
<p>- Marie… couche… toi… Marie couche-toi !</p>
<p>Cristobal insistait, agitait la baguette, Coco répétait encore : </p>
<p>- Marie couche-toi là ! Marie couche-toi là !</p>
<p>Et Cristobal lui donnait un sucre trempé dans l&#8217;eau. Du coup, Marie Souris ne dodelinait plus, boudinée dans son astrakan. Elle marchait droit et vite. Et puis elle a fini par faire de grands détours pour éviter Coco. Cristobal m’a envoyé quatre pages de l&#8217;hôpital. Il a toujours écrit long. Plus que tout le monde. Il écrase ses médicaments à la cuiller, dans un verre de cognac. Il ne supporte plus le jambon purée, le poisson froid trop cuit, les petits pois et les haricots en boîtes. Il prendra bientôt la porte. Il rit en pensant à Clotilde, au paracétamol, cause encore Alan Ladd et du temps sur scène où il en transpirait de danser en collant. Il me demande si j’ai croisé d’autres plaques de rue, des nouvelles qui se seraient ajoutées. J’ai répondu en deux pages. Qu’est-ce que je pouvais lui raconter ? Même dans le désordre ? Chaque chose en son temps, j’y viendrai. D’abord le gras-double et le feuillet, le métier à tisser, le petit Guy et Pierre plus tard, la buanderie de Clotilde après. En attendant et court, j’ai dit qu’il fait froid, que je marche doucement, que je vois mal, que je me suis encore cassé le bras devant l’abbé Patureau, à deux pas de Coysevox, le sculpteur.</p>
<p>© Jean-Claude Renard, 2009, pour ce premier état de Si je sors je me perds.<br />
La Persévérance du Crabe, 2009.</p>
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		<title>Jean-Claude Renard &#124; Si je sors je me perds, 1</title>
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		<pubDate>Sun, 08 Feb 2009 16:05:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Constance Krebs</dc:creator>
				<category><![CDATA[Constance Krebs Editions]]></category>
		<category><![CDATA[Jean-Claude Renard]]></category>
		<category><![CDATA[La Persévérance du Crabe]]></category>
		<category><![CDATA[Si je sors je me perds]]></category>
		<category><![CDATA[littérature]]></category>
		<category><![CDATA[littérature contemporaine]]></category>

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Aspirine, Doliprane… Pour ma tête. Praxinor pour la tension. Ou Heptamyl… Digoxine pour le cœur. Ou Lasilix… En comprimés. J’avale des semainiers. Par kilos. Je ne manque de rien. Buffets, placards, étagères. Des armoires. Plein, à ras bord, qui craquent. J&#8217;ai tout. L&#8217;essentiel, le reste. Un minimum. Tout se garde. Sauf la limonade, la béchamel. [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=amontour.wordpress.com&blog=2043729&post=338&subd=amontour&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><img src="http://amontour.files.wordpress.com/2009/02/mur-chat.jpg?w=260&#038;h=195" alt="mur-chat" title="mur-chat" width="260" height="195" class="alignnone size-full wp-image-339" /></p>
<p>Aspirine, Doliprane… Pour ma tête. Praxinor pour la tension. Ou Heptamyl… Digoxine pour le cœur. Ou Lasilix… En comprimés. J’avale des semainiers. Par kilos. Je ne manque de rien. Buffets, placards, étagères. Des armoires. Plein, à ras bord, qui craquent. J&#8217;ai tout. L&#8217;essentiel, le reste. Un minimum. Tout se garde. Sauf la limonade, la béchamel. Ça supporte pas le temps. Pas de hasard si la crème a été remplacée par du beurre, de la farine et du lait. Affaire de sous, d’économie. Il n&#8217;y a guère que les plaques de rue, le nom des gens sur les plaques en fer pour se conserver. Damrémont, Vauvenargues et Becquerel. Pour chaque rue, chaque place, une plaque, un nom. On en apprend de belles. Mieux que le dictionnaire. Les inventeurs, les artistes, les ministres : allez hop ! à la rue. Avec leur nom sur une plaque. Comme le chevalier de La Barre. Dehors ! Pareil si le temps se gâte. J&#8217;en ai croisés, tiens ! Lamarck, le naturaliste, dans la foule, et Coysevox, le sculpteur. On en voit du monde. Pour un oui, pour avoir fait ci ou ça. Au mérite. J&#8217;ai même vu le général Caulaincourt sous la neige. Et pourtant, une plaque de rue sous la neige, c&#8217;est pas courant, collées au mur comme elles sont. Girardon, je ne me souviens plus. Je n&#8217;arrive pas à me rappeler, j&#8217;ai beau repasser devant lui. Sculpteur, aviateur, médecin ?… Il y a des titres, des noms que j’oublie plus facilement. Je m&#8217;y retrouve mieux avec les comprimés, mon intérieur, buffet, carillon, mon fauteuil à bascule, la cage de Coco et mon escabeau. La reproduction de la Vierge à l’enfant, c’est moi qui l’ai posée, comme la publicité Lustucru et le chocolat des Frères Amieux à côté du carillon, au-dessus des cartons vides. Mon buffet, mes tiroirs et mes médicaments… Rien que pour les yeux. J’en avale avec ce médecin de quartier. Il est du quartier, mais je ne sais pas s&#8217;il est vraiment médecin. Il me dit : « On ne vous opère pas de la cataracte parce qu’elle est trop légère. » C&#8217;est un fait, j&#8217;y vois légèrement. Il faut prendre son mal en patience. Je le sais bien, à force de l&#8217;entendre. Tous les médecins de quartier se sont donné le mot. Je passe de l&#8217;un à l&#8217;autre.</p>
<p>Qui qui rit, mon compte est fini !</p>
<p>Je mange du pain et des radis !</p>
<p>Natures, ou avec du gros sel les radis. Parfois sautés à l&#8217;huile d&#8217;olive. Ça change. Ça surprend. Et meilleur encore avec un radis noir taillé en rondelles. Le médecin me reproche de rester debout. Il est drôle. J&#8217;y suis lorsque j’ai quelque chose à faire ! Si encore je sortais ! Au compte-gouttes ! J&#8217;en ai assez vu, de quoi tenir la dragée haute des heures. Ça grouille sans en avoir l’air. Le petit Guy, Buffalo Bill, le mécanicien et son Maigrichon, la marchande de linges… À force de raconter des histoires horribles, les histoires horribles finissent par dégringoler. C’est Cristobal qui a insisté. Cristobal en a fait un métier de ses histoires. Il tient à moi, à me faire la voix. Faudrait pas t’arrêter de parler me dit Cristobal, tout raconter, ne pas t’arrêter, continuer, en rajouter et recommencer avec les chansons, dans le désordre même, pourquoi pas, ne pas t’arrêter encore. Il prend des notes par fagots, en pagailles. Parce que là où il est, à l’hôpital et imbibé, arrosé de cognac, il oublie, des pans entiers, des bribes. Il confond, noyé dans les existences, passe du coq à l’âne, joue à saute moutons avec la vérité, dissimule, embellit. Raconter des histoires, les siennes à côté, quand on n’a plus les dates, les gens et leurs occupations, le début et la fin des histoires, c’est pas facile. Pour ça il a son carnet. La bouteille d’un côté, discrètement, le carnet de l’autre. On n’est jamais bien sûrs de se rappeler toujours. Quand je le quitte, je le vois lever la main, il a les doigts qui se tordent, son visage se déforme un peu, il sourit comme avant. Comme toujours. Il s’efface, disparaît, le bras encore en l’air. Il sait la rigolade à venir, sans effet de manche. T’arrête pas qu’il me répète encore de loin, tant pis pour le désordre.</p>
<p>© Jean-Claude Renard, <em>Si je sors je me perds</em>, avant-dernier état, 2009.<br />
La Persévérance du Crabe, 2009.</p>
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